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Walter Benjamin — Je déballe ma bibliothèque : une pratique de la collection

Une collection de textes sur les collectionneurs de textes, j’aime la circularité borgésienne de la chose. Je pourrais parler de l’essai éponyme que je relis chaque année ou presque, des articulets d’une folle érudition sur les livres pour enfants, ou encore de l’usage étonnamment moderne des illustrations (et de leur mise en page hasardeuse). Mais j’ai été ému aux larmes par le catalogue des lectures de Walter Benjamin — 1 251 ouvrages lus entre 1911 et 1939, au rythme d’une cinquantaine par an, auxquels il faudrait ajouter 461 titres perdus. Les collectionneurs sont effectivement des gens qui achètent des livres par insatisfaction envers ceux qu’ils pourraient écrire, pourrais-je dire en retournant l’argument de Walter Benjamin, qui était immensément insatisfait, et donc profondément humain. L’art du collectionneur, c’est la vie de la collection ; la vie du collectionneur, c’est l’art de la collection.

Notes

« Les écrivains sont effectivement des gens qui écrivent des livres […] par insatisfaction envers ceux qu’ils pourraient acheter mais qui ne leur plaisent point », p. 45 :

Maints d’entre vous se rappelleront ici avec plaisir de la vaste bibliothèque que, dans sa pauvreté, le petit maître d’école Wuz, chez Jean Paul, s’était constituée à la longue en écrivant lui-même, faute de pouvoir les acheter, tous les ouvrages dont les titres l’intéressaient dans les catalogues de foire. Les écrivains sont effectivement des gens qui écrivent des livres non par pauvreté, mais par insatisfaction envers ceux qu’ils pourraient acheter mais qui ne leur plaisent point. Vous allez prendre cela, Mesdames et Messieurs, pour une définition saugrenue de l’écrivain ; mais tout est saugrenu de ce qui se dit, sous l’angle de vue d’un collectionneur authentique.

L’essence de la collection, p. 136-137 :

Pourquoi enfin, ne pas avouer que j’ai une raison intime pour aimer ce livre. J’ai connu une suite d’années où les transports les plus doux m’ont été inspirés par les pièces d’une collection que j’avais rassemblées avec une patience ardente. Depuis sept ans que j’ai dû m’en séparer je n’ai plus connu cette brume qui, en se formant à l’intérieur de la chose belle et convoitée, vous grise. Mais la nostalgie de cette ivresse m’est restée. N’ayant eu ni la force ni le courage de me refaire une collection, un transfert s’est opéré en moi. Grâce à lui des passions qui, autrefois, allaient vers les pièces qui m’obsédaient se sont tournées vers une recherche abstraite, vers l’essence de la Collection elle-même. Ou bien vers ce mystérieux genre d’homme qui, avec Léon Deubel, peut dire : « Je crois… à mon âme : la Chose. »