Javier Cercas — Indépendance

Tu as entendu parler de Lluís Bassets ? C’est un vieil ami de mon père, journaliste d’El País, tu l’as certainement lu. Bref, Lluís connaît ce Cercas et il dit que c’est un embrouilleur de première. En fait, quand il dit que tout ce qu’il raconte dans ses livres est vrai, tout est mensonge ; et, quand il dit que tout est mensonge, tout est vrai. Et comme Cercas dit que dans ce roman tout est mensonge, alors tout le monde pense que tout est vrai. — Il lâche un rire franc, qui dévoile une denture parfaite. — Mais moi, je n’y crois pas. Je veux dire par là qu’il y a des choses dans le livre qui, selon moi, ne sont pas vraies. Je ne sais pas. Par exemple, cette histoire de prison parce que tu faisais partie d’une bande de narcos avant de devenir policier. Ou que tu aurais résolu l’affaire Adell. Et je crois encore moins ce qu’il dit de ta mère…

Comme Philippe Sands, je ne veux pas savoir où s’arrête la réalité et où commence la fiction dans les œuvres « documentaires » de Javier Cercas. L’auteur ne peut s’empêcher de mentir lorsqu’il se met en scène1, parce qu’il mobilise des ressources linguistiques éminemment défaillantes pour recomposer le souvenir nécessairement fragmentaire d’une compréhension inévitablement limitée. Et puis parfois, souvent même pour ce qui concerne Cercas, l’auteur s’abstient de dire la vérité.

Indépendance renverse la logique avec ses évocations ironiques de l’auteur de Terra Alta, qui consacrent l’effacement de Cercas derrière un narrateur anonyme, même si ses obsessions ne sont jamais bien loin. Il faudrait cette fois se demander où s’arrête la fiction et où commence la réalité, ce qui revient au même. Melchor Marín est un personnage de roman, donc il existe vraiment, parce que nous l’incarnons en puissance, miracle de la lecture.

Sands salue Cercas comme un « maitre de la vérité », ce qui revient à dire que c’est un maitre du mensonge. Comme Terra Alta avant lui, Indépendance est un prétexte de roman policier. C’est un documentaire mensonger sur la vacuité du procés, donc un roman véridique sur les vicissitudes de la politique catalane, à moins que ce ne soit l’inverse, et cette tension formelle propulse l’intrigue narrative. Brillant.

Notes

Toute ressemblance avec des personnes existantes, etc., p. 129-130 :

— Et c’est le cas, dit Campà en laissant son verre de whisky moitié plein sur la table. Mais tous ne sont pas aussi bons qu’elle. Cette femme est un caméléon. Si elle parle sur une radio de droite, elle semble être de droite ; si elle parle sur une radio de gauche, elle semble être de gauche ; et si elle parle sur une radio pour des sourds de l’oreille droite, elle semble être sourde de l’oreille droite. C’est ça, notre maire : une série de masques. La question est : qu’y a-t-il derrière tous ces masques. Et la réponse est : rien. Les masques qui cachent son visage sont son véritable visage. Cette femme a moins de convictions qu’un moustique. Son seul credo : accumuler du pouvoir. Machiavel aurait été ravi de faire sa connaissance. — C’est peut-être pour ça qu’elle aime autant dire que la droite et la gauche n’existent pas, hasarde Puig. — Exact, confirme Campà. Dire que la droite et la gauche n’existent pas, c’est comme dire que le nord et le sud n’existent pas : celui qui prétend ça, soit il est désorienté, soit il cherche à désorienter. Et dans le cas de la maire, il n’y a pas de doute possible : ce qu’elle cherche à faire, c’est désorienter. Jamais je n’ai vu un politicien capable à ce point de dire toujours ce que son auditoire attend de lui. Cette femme sait ce que les gens veulent avant qu’eux-mêmes le sachent. Il suffit de voir comment elle a atterri à la mairie.

Quand la réalité rencontre la fiction, et vice-versa, p. 178-179 :

Vàzquez répète sa question. — Celui qui parle de Melchor, explique Verónica. En fait, de Melchor ou d’un type qui s’appelle comme lui et qui lui ressemble pas mal… Le titre, c’est Terra Alta. Vous n’en avez vraiment pas entendu parler ? Les deux policiers observent un silence un peu honteux ; elle poursuit, à l’intention du sergent : — Cercas dit qu’il ’est inspiré de l’histoire de Melchor, mais il dit aussi que tout ce qu’il raconte dans le roman est faux ; pire que ça, qu’il a inventé l’histoire de a à z. Mais certains disent qu’il ment et que tout est vrai, c’est-à-dire, que ton collègue, là, a raconté son histoire à Cercas et que celui-ci n’a rien fait d’autre que de la retranscrire. Tu connais ce type, Melchor ? Melchor assure que non. — Putain, quelle embrouille, dit Vàzquez en grattant son crâne dépourvu de cheveux. — Tu vois ? réaffirme Verónica. C’est pour ça aussi que ce serait bien, si tu aidais Isaki à faire son film : ça permettrait de démentir ce qui est faux et de confirmer ce qui est vrai. Dans le livre de Cercas, je veux dire. Parce qu’il doit y avoir une part de vrai, non ? Melchor ne répond pas. — J’ai la tête qui tourne, avoue Vàzquez. Si j’étais pas de service, je prendrais un verre tout de suite, là.

« Les romans ne servent à rien », p. 335 :

Alors, pour finir, je vous raconterai ce que j’ai aussi appris en lisant des romans. Ce que j’ai appris, c’est que les romans ne servent à rien. Ils ne racontent même pas les choses telles qu’elles sont mais comment elles auraient pu être, ou comment nous aimerions qu’elles soient. Et c’est comme ça qu’ils nous sauvent la vie.

Notes archivistiques

Exemplaire dédicacé.


  1. Comme le journaliste, ce qui explique que je n’aime guère écrire des articles à la première personne, et que mes confrères soient de plus en plus souvent recrutés parmi les recalés du cours Florent. ↩︎