Dominique Kalifa — Les noms d’époque : De « Restauration » à « années de plomb »

Notes

Des chrononymes, p. 10-11 :

Les noms propres que l’on donne au temps ne sont donc pas de simples artefacts, quantité négligeable que l’on peut balayer d’un revers de main. Capables de condenser dans un seul terme ou dans une seule expression une quantité considérable de représentations, « d’éveiller la mémoire des faits par la seule mention du nom », ils organisent la matière événementielle, lui donnent accès, visibilité, et la construisent comme mémoire sociale. Essentialisés, détachés de leurs conditions d’élaboration ou de leurs usages successifs, ils peuvent se muer en « réalités » tangibles, mais le plus souvent anachroniques. Autour d’eux se construit un feuilleté sémantique, un feuilleté mémoriel, qui facilite l’emprise des grands récits collectifs. Les élucider, en identifier la nature, les écarts ou les usages, se révèle donc essentiel pour qui souhaite traquer l’anachronisme, récuser les lectures finalistes ou tout simplement restituer cette part d’historicité complexe, contradictoire, parfois kaléidoscopique, qui s’attache aux représentations du passé. À l’instar des citations, « brigands sur la route » de Walter Benjamin, ils sont des sentinelles qui nous invitent à la vigilance et nous dépouillent de certaines de nos certitudes.

Le temps long de la révolution, p. 53-54 :

« Restauration » et « Révolution » sont ainsi (pour retrouver une expression de Michel de Certeau) à penser ensemble, à saisir d’un même mouvement dans l’analyse et la pesée de l’événement unique qui les réunit. Car ce que la Révolution a détruit, la Restauration a contribué, souvent plus efficacement, à l’effacer en le prolongeant par-delà sa caducité ; ce que la Révolution a fondé, la Restauration l’a fréquemment avalisé tout en le décriant : elle est en ce sens dénégation fondatrice, respiration nécessaire de l’histoire, scansion souveraine du temps. Pensée en son essence contre le libéralisme, elle a fini, avec le temps, par en devenir le moment fondateur. Ses protagonistes eux-mêmes l’en absolvent. Au soir de sa vie, Chateaubriand lui rend cet hommage : « Si le despotisme a été remplacé par la liberté, si nous entendons quelque chose à l’indépendance, si nous avons perdu l’habitude de ramper, si les droits de la nature humaine ne sont plus méconnus, c’est à la Restauration que nous en sommes redevables. » Mystères de la dialectique de l’histoire. Quand les passions peu à peu s’apaisent, il ne demeure, d’une époque, qu’un nom et qu’un ton : « ces admirables temps de la Restauration, où l’on avait des âmes romantiques avec une discipline classique ».

Les multiples facettes du risorgimento, p. 61 :

Dans son édition de 1806, reprise en 1838, le Vocabolano degh Accademici della Crusca (« Vocabulaire des universitaires de la Crusca ») propose la définition suivante : « Risorgimento. Le fait de ressusciter. Résurrection. Lat. resurrectio. » En parfaite conformité avec un discours insistant, notamment dans la propagande mazzinienne, sur la contamination des registres politique et religieux il adjoint la référence explicite au « Risorgimento des lettres » du siècle, venant ainsi confirmer le lien fort qui unit, dans le cas italien, les dimensions culturelle et politique de la nation, espaces sémantiques voisins et quasi indistincts. Mais l’efficacité du terme tient peut-être encore plus à la forte charge narrative dont il est investi en proposant une interaction immédiate entre passé et futur. L’incitation à ressusciter est une prédiction de retour, l’idée que le passé est appelé à se réaffirmer et à reprendre vie. L’appel devient ainsi un élément d’un récit efficace et rassurant sur le retour d’un moment indéfini du passé, une sorte d’âge d’or jamais précisé dans ses contours, mais dont la consistance est celle d’une certitude. Le terme Risorgimento lui-même devient partie intégrante du récit mélodramatique de la nation qui s’impose en ces années-là, offrant à la constellation discursive national-patriotique les dispositifs d’expression (émotions, larmes, caractère spectaculaire) d’une culture moderne pour tous.

L’âge d’or et l’âge orange, p. 112 :

Bien que l’expression « nouveau Gilded Age » ou « second Gilded Age » soit attestée dès les années 1980, son usage ne décolla vraiment qu’en 1990, lancé par un ancien collaborateur politique de Richard Nixon, Kevin Phillips, dans un livre intitulé The Politics of Rich and Poor. Phillips y dénonçait les excès de l’ère Reagan, établissant des parallèles entre les inégalités de revenus qu’on y avait recensées et celles de l’époque du Gilded Age. Il prédisait en conséquence le retour au pouvoir des démocrates et l’avènement d’une nouvelle ère de populisme, semblable à celle qui avait suivi le Gilded Age.

La fin de siècle, la belle époque, l’entre-deux-guerres, p. 137 :

Dans Fin de siècle. La France à la fin du XIXe siècle, l’historien américain Eugen Weber affirme que l’opposition des deux termes procède d’une interprétation rétrospective des conjonctures économiques : une « phase de dépression économique et morale » dans les dernières décennies du siècle vs une « période vigoureuse, optimiste et productive » allant de 1900 à 1914. Mais si, comme le suggère Weber, « les deux ne faisaient qu’une » ? « Le mauvais vieux temps des uns est toujours la belle époque des autres. » Opposer « fin de siècle » et « Belle Époque » ne ferait qu’accréditer un récit historique bien connu, celui d’une dégénérescence suivie d’une régénération, également répartie de part et d’autre de l’année 1900. Les relativiser confirme au contraire l’idée de Weber : « les transitions se prêtent à des interprétations divergentes : promesse ou menace ». Interroger ce qui se joue dans la naturalisation des deux expressions, ainsi que dans le discours social qui les porte, a fini par transformer toute l’historiographie de la période.

L’Espagne comme « “autre” de l’Europe », p. 151-152 :

Le bon accueil fait à la movida en France, où l’expression désigne souvent une ère post-Franco élargie, s’explique à la fois par l’efficacité de la politique culturelle du PSOE et par l’appétit des publics français pour cette jeune Espagne et son esthétique novatrice. Le succès de « l’Espagne de la movida » se glisse aussi dans un imaginaire international séculaire : depuis le XIXe siècle, les représentations romantiques orientalisent la société espagnole et la construisent comme un « autre » de l’Europe, promouvant sa culture et sa musique au détriment de ses institutions ou de son économie. En 2011, un très sérieux rapport du Sénat français parle ainsi de « movida économique » pour qualifier les années d’abondance comprises entre les débuts de la démocratie et la crise de 2008 en Espagne. Alors que l’emploi de « transition » évoque le rôle positif de l’élite politique espagnole, celui de movida associe la gouvernance du pays aux pulsions hispaniques.

La movida comme consécration de la réécriture franquiste de l’histoire espagnole, p. 161-162 :

Derrière la rupture temporelle affichée par les concepts de « transition » ou de movida, une enquête sur les dénominations du temps contemporain espagnol réserve bien des surprises. Elle montre la reprise, par les acteurs des années 1970-1980, de concepts temporels utilisés sous le franquisme pour désigner les périodes précédant la guerre civile. À l’inverse, la mort de Franco ne ressuscite pas les chrononymes tombés en déshérence depuis sa victoire, jadis associés à une vision plus positive des révolutions et de leur sens historique. Héritières de cette période, les dénominations du temps contemporain de l’Espagne en vigueur de nos jours organisent le désintérêt pour tout ce qui précède la guerre civile, découpant ce temps en d’innombrables échecs fermés sur l’avenir, épisodes qui s’accumulent sans porter de solution alternative susceptible de donner sens au présent. En remettant en cause le « pacte de l’oubli » associé à la transition, les mouvements mémoriels organisés depuis les années 2000 ont produit une nouvelle vision de la guerre civile et du franquisme, tout en continuant d’ignorer l’histoire antérieure à ces périodes. Ce passé antérieur serait pourtant riche d’alternatives et de « futurs possibles », dont la connaissance permettrait de donner plus d’avenir au présent.

La politique du chrononyme, p. 168 :

C’est avec la première édition de History of Contémporary Italy de l’historien britannique Paul Ginsborg, parue en 1990, que le terme migre doublement, vers l’outre-Manche et vers l’espace académique. Mais la traduction déplace l’expression : non pas « years of lead », transposition littérale d’« anni di piombo », mais « years of the bullet », C’est-à-dire « années des balles », réservant ainsi la responsabilité de cette période tragique à la seule extrême gauche, puisque l’extrême droite n’utilisait pas d’armes à feu, mais des explosifs.

Les chrononymes sortis de la cuisse de l’histoire, p. 261 :

Tout comme l’« Ancien Régime », que les premiers mois de la Révolution française avaient inventé, l’« entre-deux-guerres » apparaît tout d’un coup et tout armé, comme l’expression d’un passé homogène érigé derechef en réalité à rejeter.

La Stunde Null comme « moment comptable », p. 313-314 :

Dans ce contexte, le Null de Stunde Null était moins le gong d’airain du Jugement dernier que le réglage, la synchronisation, la remise à zéro de la machine allemande, productrice de brevets, de biens, de services, grâce à des infrastructures, un savoir-faire et un niveau de qualification que les investisseurs américains avaient déjà su apprécier de 1919 à 1929, période d’intense implication financière des États-Unis dans l’économie allemande. La Stunde Null était moins la grande heure des comptes qu’un moment comptable : l’étalonnage de la machine productive passait par une réforme monétaire, une de plus, car l’Allemagne en avait déjà connu, sur décision américaine et sur fond de théorie ordolibérale élaborée après 1929 dans quelques universités allemandes, dont celle de Fribourg. En juin 1948, le Reichsmark dévalué de l’époque nazie était remplacé par un Deutsche Mark, de la même manière que, en 1924, le mark évanescent de l’hyperinflation avait cédé la place au Rentenmark, puis au Reichsmark. Mais la remise à zéro serait cette fois mieux pensée et plus solide : la nouvelle monnaie serait soutenue par les afflux massifs de biens et de capitaux du plan Marshall, armée par les commandes de la reconstruction et de la croissance démographique, et adossée à une doctrine qui accordait une telle importance à la stabilité de la monnaie que celle-ci devait être placée hors de portée du pouvoir politique, constitutionnellement incapable de manipulations monétaires.