Bruno Latour, Nikolaj Schultz — Mémo sur la nouvelle classe écologique : comment faire émerger une classe écologique consciente et fière d’elle-même

« L’écologie sans lutte des classes c’est du jardinage », aiment à répéter les écologistes qui n’ont pas (plus que moi) lu Chico Mendes. Bruno Latour et Nikolaj Schultz tombent dans le même piège lorsqu’ils assurent que la classe écologique « est bien de gauche, et même au carré » ou « qu’elle reprend, en l’amplifiant, l’histoire de la gauche émancipatrice ». L’écologie est loin d’appartenir aux seuls écologistes dument encartés.

Les officines néofascistes se sont emparées de la théorie gramsciste pour revitaliser le mouvement völkisch qui fut un lointain précurseur du nazisme1. L’extrême gauche s’est éclatée sur le coin de l’écologie politique, et les derniers tenants du marxisme le plus productiviste ont formé une alliance objective avec les conservateurs2 contre les partisans de l’écologie politique.

En dehors du petit village d’irréductibles climatosceptiques, tout le monde reconnait l’existence du changement climatique et du réchauffement planétaire. Cette réalité percute la tradition française des « deux gauches »3 et des « deux droites »4, et l’irruption de la « classe écologique » bouscule l’équilibre des forces politiques. Latour et Schultz distinguent pourtant les points d’inflexion :

En simplifiant, tout ce qui permet de superposer le monde où l’on vit et le monde dont on vit dans le même ensemble juridique, affectif, moral, institutionnel et matériel sera dit progressiste ou mieux émancipateur ; tout ce qui affaiblit, ignore ou dénie ce lien de superposition sera dit réactionnaire. Du coup, c’est l’ensemble des classes modernisatrices qui apparaît comme radicalement dépassé.

Face aux mêmes faits, nous percevons des réalités différentes, en employant les mêmes mots, nous voulons dire des choses différentes. La capacité de replacer la « nation France » dans le « système planétaire » distingue les mondialistes des nationalistes. De même :

L’économie dirigeait son attention vers la mobilisation de ressources en vue de la production, mais existe-t-il une économie capable de se retourner vers le maintien des conditions d’habitabilité du monde terrestre ? Autrement dit, de tourner le dos à cette attention exclusive pour la production pour la réencastrer dans la recherche des conditions d’habitabilité ? C’est tout l’enjeu de la nouvelle classe écologique. Sur ce point, on le comprend, la discontinuité est grande avec la traditionnelle « lutte des classes ».

Le naturalisme est un matérialisme, mais un matérialisme conscient des limites du système planétaire et de la place des êtres humains au sein des « vivants ». Les productivistes célèbrent la supériorité de l’humain sur la nature, jusqu’à célébrer notre capacité morbide à « préserver la nature d’elle-même ». Quatre groupes peuvent ainsi être distingués :

  • les nationalistes productivistes : la droite conservatrice obnubilée par les points de PIB et les taux d’imposition ;
  • les nationalistes naturalistes : cette extrême droite ressourcée par le corpus völkisch qui replace l’humain dans son environnement pour mieux développer ses thèses racistes ;
  • les mondialistes productivistes : la droite bourgeoise bon teint rejointe par la vieille gauche caviar incapable de se renouveler ;
  • les mondialistes naturalistes : les partisans d’une écologie politique qui transformera les modèles sociaux-économiques pour mieux célébrer le « vivant ».

Or ces groupes se recoupent deux à deux, et leurs frontières sont perméables. Un ancien « insoumis » a rejoint un ancien « républicain » pour promouvoir un retour à la terre identitaire et essentialiste5. Les manifestations contre le passe sanitaire ont montré la confusion qui règne dans les esprits qui ne maitrisent pas les fondements de l’écologie politique6.

Dans ce sens, ce Mémo sur la nouvelle classe écologique rappelle l’importance de partager une culture si l’on veut dépasser la chapelle EELV, et installer une force capable de concevoir l’avancement de l’humanité dans la communion avec le vivant. Voilà le combat du millénaire : nous rendre plus égaux avec la nature pour être plus égaux entre nous, combattre l’angoisse de la fin du monde pour combattre l’angoisse de la fin du mois. Vaste programme.

Notes

L’écologie partout, l’écologie nulle part :

L’écologie, en ce sens, est à la fois partout et nulle part. Pour le moment, il semble que ce soit l’immense diversité des conflits qui empêche de donner à ces luttes une définition cohérente. Or cette diversité n’est pas un défaut, mais un atout. C’est que l’écologie est engagée dans une exploration générale des conditions de vie qui ont été détruites par l’obsession de la seule production.

Une conscience de classe écologique :

Malgré l’ombre portée de la tradition des « luttes de classes », l’écologie politique ne peut faire l’économie de cette incertitude sur les appartenances de classe. Elle doit sans cesse poser ces questions : « Quand les disputes portent sur l’écologie, avec qui vous sentez-vous proche et de qui vous sentez-vous terriblement éloigné ? ». L’émergence d’une éventuelle « conscience de classe » est à ce prix.

Je ne suis pas le seul à détester le mot « transition » :

Le charmant euphémisme de « transition » souligne aussi mal que possible ce qui est bel et bien un violent renversement.

La propriété du monde sur les humains :

Descartes ne l’avait pas prévu ! La propriété n’est pas celle des humains sur un monde, mais d’un monde sur les humains. Ce sont eux qui, par construction, sont « maîtres et possesseurs de la nature »… Ce sont les vivants, qui, par définition, se possèdent eux-mêmes puisqu’ils se sont faits eux-mêmes et qu’ils ont engendré peu à peu la planète Terre – ou du moins sa minuscule partie qui est habitable – par un processus justement appelé sui generis, qui s’est engendré lui-même.

Les défenseurs de la nature ont oublié la culture :

Pour le moment, les partis écologiques sont remarquablement absents de la scène artistique, ou, à tout le moins, n’ont pas du tout le rayonnement artistique et intellectuel dont les partis anciens ont bénéficié. C’est au fond comme si, puisqu’ils s’occupaient de la nature, ils pouvaient délaisser la culture.

Le problème du rapport à la science :

Or les exigences de l’époque sont exactement inverses : étant donné l’écrasante ignorance où nous sommes tous de ce que veut dire habiter une Terre qui réagit à nos actions, il faut encore plus de recherche encore plus fondamentale. Mais cette recherche de fond doit venir en appui de tous ceux qui ont besoin d’être aidés dans l’exploration de leurs nouvelles conditions de vie.


  1. Gaspard d’Allens, « Enquête sur l’écofascisme : comment l’extrême droite veut récupérer l’écologie », Reporterre, 1er février 2022. ↩︎

  2. Nicolas Framont, « Pourquoi la bourgeoisie adore-t-elle le “communiste” Fabien Roussel ? », Frustration, 14 février 2022. ↩︎

  3. Jean-Jacques Becker et Gilles Candar, Histoire des gauches en France, Paris, La découverte, 2004. ↩︎

  4. René Rémond, Les droites aujourd’hui, Paris, Seuil, 2007. ↩︎

  5. Octave Larmagnac-Matheron, « Le localisme est-il de gauche ou de droite ? », Philosophie Magazine, 14 janvier 2021. ↩︎

  6. Une confusion malheureusement entretenue par les partis défendant cette écologie politique. Cf. Vanessa Jérome, Militer chez les Verts, Paris, Presses de Sciences Po, 2021. ↩︎