Alberto Manguel — Je remballe ma bibliothèque

Alberto Manguel remballa sa bibliothèque, comme Walter Benjamin avait déballé la sienne, et je demande si c’est la cause ou la conséquence de l’écriture de cet opuscule d’une érudition folle et d’une passion contagieuse. Je remballe ma bibliothèque est le récit d’une revanche : spectateur de l’expulsion de sa bibliothèque personnelle à cause d’une absurde décision bureaucratique, Manguel est devenu acteur (controversé) de la réorganisation de sa bibliothèque nationale à la tête d’une imposante bureaucratie. Un temps entreposés dans les locaux québécois des éditions Leméac, ses 40 000 ouvrages rejoindront finalement le futur Centre de recherche sur l’histoire de la lecture de la ville de Lisbonne.

Notes

Il est possible que je sois coupable du même travers, p. 14-15 :

Conscient que nous n’étions que les gardiens du jardin et de la maison, eux, m’appartenaient, qu’ils faisaient partie de moi. On parle de certaines personnes qui sont réticentes à prêter l’oreille ou la main ; je prêtais rarement un livre. Si je désirais que quelqu’un liste un certain ouvrage, j’en achetais un exemplaire et le lui offrais. Je crois que prêter un livre est une incitation au vol. La bibliothèque publique de l’une de mes écoles affichait un avertissement à la fois exclusif et généreux : « CES LIVRES NE SONT PAS À VOUS : ILS APPARTIENNENT À TOUT LE MONDE. » Une telle inscription n’aurait pu figurer dans ma bibliothèque. Elle était pour moi un espace absolument privé qui m’enfermait et me reflétait tout à la fois.

C’est toi qu’on offre pour l’anniversaire des livres, p. 58-59 :

La consolation est essentielle. Les objets consolants sur ma table de nuit sont (ont toujours été) des livres, et ma bibliothèque elle-même était un lieu de consolation et de réconfort silencieux. Il se peut que les livres aient ce caractère rassurant parce que nous ne les possédons pas vraiment. Julio Cortézar, déconseillant à ses lecteurs d’accepter une montre en cadeau, leur dit : « Lorsqu’on t’offre une montre […]. On t’offre la crainte de la perdre, de te la faire voler, de la laisser tomber et de la casser. On t’offre sa marque, et l’assurance que c’est une marque meilleure que les autres, on t’offre la tentation de comparer ta montre aux autres montres. On ne t’offre pas une montre, c’est toi le cadeau, c’est toi qu’on offre pour l’anniversaire de la montre. » On pourrait dire quelque chose de ce genre à propos de mes livres.

« Chaque histoire est un palimpseste », p. 88 :

Y a-t-il danger de stagnation dans la répétition ? Je ne le pense pas. Inévitablement, chaque fois que nous répétons une histoire, nous ajoutons aux répétitions précédentes. Chaque histoire est un palimpseste, composé de superpositions de récits successifs, et chaque fois que nous croyons réciter comme un perroquet une anecdote bien connue, les mots perdent leurs plumes et de nouvelles leur poussent pour l’occasion. La loi du Pierre Ménard, de Borges — selon laquelle chaque texte devient un texte différent à chaque nouvelle lecture — s’applique à toute la littérature. C’est peut-être là le côté obscur du désir avide de tout lire, un désir que Thomas de Quincey décrivait comme absolument sans fin et aussi inexorable que la tombe.

Pour « névé », qui m’a rappelé une dictée de Pivot, mais aussi pour le partage du pain, qui m’évoque une lecture parallèle, p. 108 :

Sebastián de Covarrubias entré en France, le Dr Johnson en Angleterre, Noah Webster aux États-Unis : leurs noms sont devenus synonymes de leurs savantes créations. Nous parlons aujourd’hui d’aller chercher un Langenscheidt ou un Sopena, ou de consulter un calepin, qui tire son nom du gigantesque dictionnaire multilingue, digne de l’Épiphanie, composé par l’Italien Ambrogio Calepino. Je me souviens qu’un jour, chez un ami en Gaspésie, au Canada français, nous nous demandions si le mot névé (vu dans un roman d’Erckmann-Chatrian et signifiant « un amas de neige durci ») était originaire du Québec. Mon ami appela sa femme : « Chérie, dit-il, amène Bélisle à table ! », comme s’il invitait l’auteur du Dictionnaire général de la langue française au Canada, l’érudit Louis-Alexandre Bélisle en personne, à partager notre repas. Je crois qu’une telle familiarité en dit long sur la nature des relations d’un lecteur avec les dictionnaires.

Iel est certain que les dictionnaires « confirment et tonifient l’élément vital d’une langue », p. 117 :

Si les livres sont nos comptes rendus d’expériences et les bibliothèques nos dépôts de souvenirs, un dictionnaire est notre talisman contre l’oubli. Ni un mémorial du langage, ce qui sent la tombe, ni un trésor, ce qui implique quelque chose de fermé et inaccessible. Conçu dans l’intention d’enregistrer et de définir, un dictionnaire est en soi un paradoxe : d’un côté, il accumule tout ce qu’une société crée pour sa propre consommation, avec l’espoir d’une compréhension commune du monde ; de l’autre, il assure la circulation de ce qu’il amasse afin que les mots anciens ne meurent pas sur la page et que les mots nouveaux ne soient pas abandonnés dans le froid. L’adage latin Verba volant, scripta manent a deux significations complémentaires. Selon l’une, les mots que nous prononçons ont le pouvoir de voler tandis que ceux qui sont écrits demeurent enracinés à la page, selon l’autre, les mots parlés peuvent s’envoler et disparaître dans les airs tandis que les mots écrits restent attachés jusqu’à ce qu’on fasse appel à eux. D’un point de vue pratique, les dictionnaires rassemblent nos mots à la fois pour les préserver et pour nous les rendre, pour nous permettre de voir quels noms nous avons donnés à notre expérience au fil du temps, et aussi pour rejeter quelques-uns de ces noms et les renouveler, en un rituel continu de baptême. En ce sens, les dictionnaires sont des sauvegardes : ils confirment et tonifient l’élément vital d’une langue.

Brillant mais faux, comme disait l’autre — les empires tombent, et leur littérature aussi. La plume et l’épée sont liées, pour le meilleur et surtout pour le pire, p. 140-141 :

Auguste peut avoir exilé Ovide parce qu’il pensait (et sans doute ne se trompait pas) que quelque chose l’accusait dans l’œuvre du poète. Chaque jour, quelque part dans le monde, quelqu’un tente (parfois avec succès) de faire taire un livre qui, clairement ou obscurément, fait résonner une mise en garde. Et, chaque fois, les empires tombent et la littérature continue. À la fin des fins, les lieux imaginaires inventés par les écrivains et leurs lecteurs - au sens étymologique d’invenire, « découvrir » — persistent parce qu’ils sont simplement ce que nous devrions appeler réalité, car ils sont le monde réel révélé sous son vrai nom. Le reste, comme nous devrions désormais l’avoir compris, n’est qu’ombres sans substance, l’étoffe des cauchemars, et disparaîtra au matin sans laisser de trace.