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Gérard Noiriel — Le venin dans la plume

 

Notes

Le péché originel du Figaro, p. 9 :

Le « populisme », au sens vrai du terme, c’est l’usage que les dominants font du « peuple » pour régler leurs querelles internes. Depuis plusieurs années, Le Figaro a consacré beaucoup d’énergie pour présenter Éric Zemmour comme un enfant du peuple, un pur produit de la méritocratie républicaine.

De la haine de soi, p. 12 :

Éric Zemmour, tout comme Édouard Drumont avant lui, est un exemple parfait des transfuges sociaux qui ont été tellement fascinés dans leur enfance par le monde bourgeois qu’ils ont mobilisé toute leur énergie pour le rejoindre et lui ressembler. Fortune faite, Éric Zemmour s’est installé « dans un vieil immeuble XIXe, à l’ombre de l’église Saint-Augustin dans le VIIIe arrondissement, ce phare du catholicisme pour temps obscurs » et il a scolarisé ses enfants dans des établissements privés. La fascination pour les « grands » transpire d’ailleurs à chaque ligne de son histoire de France.

La « libéralisation des moyens de communication », c’est pour tout le monde, p. 56 :

Un autre point commun avec l’époque de Drumont tient dans le rôle que la gauche a joué dans la libéralisation des moyens de communication. L’équivalent de la loi républicaine de 1881 sur la liberté de la presse, ce furent les mesures adoptées par le gouvernement socialiste, après la victoire de François Mitterrand en 1981, pour autoriser les radios libres, puis pour privatiser la télévision. Canal+, la Cinq et TV6 furent lancées entre 1984 et 1986. Sous la houlette de Jacques Chirac, la droite amplifia ensuite le mouvement en privatisant TF1 et en autorisant la création de m6. Comme cela avait été le cas pour les journaux de masse à la fin du XIXe siècle, les médias audiovisuels furent pris, dès lors, dans une féroce lutte de concurrence. Et comme les mêmes causes provoquent les mêmes effets, le scandale, la provocation, la polémique devinrent les plus sûrs moyens d’acquérir de la visibilité dans l’espace public. Cette étape nouvelle dans la longue histoire de la « fait-diversion » de l’actualité fut, à mon sens, l’une des causes majeures de la résurrection de l’extrême droite dans la vie politique française au début des années 1980.

La psychose zemmourienne, p. 97-99 :

Dans Destin français, les propos concernant les historiens de métier se transforment en une attaque violente, visant à les dénoncer eux aussi comme des alliés objectifs du « parti de l’étranger » qui ont détruit la France. Sans doute inquiet du succès rencontré par L’histoire mondiale de la France publiée en 2017 et rédigée par un collectif de chercheurs sous la direction de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, Zemmour dénonce une entreprise qui affirme que « la France est née nulle part », que « les nations n’existent pas », « que les grands hommes n’existent pas non plus, ils ne sont que des usurpateurs qui tyrannisent des masses sociales en actions ». Et il ajoute : « Tout ce qui est national est devenu honteux […]. Avec un récit historique en miettes, ils ont façonné une histoire en miettes. » Malheureusement pour la France, « ces historiens-là tiennent le haut du pavé. Ils ont titres et postes. Amis et soutiens. Selon la logique mafieuse, ils ont intégré les lieux du pouvoir et tiennent les manettes de l’État. » Dénonçant « la grande machinerie universitaire historiographie [qui] euthanasie la France », Zemmour attribue aux historiens un pouvoir décisif puisqu’ils appliquent à la lettre le précepte de George Orwell dans 1984 : « Qui contrôle le passé contrôle l’avenir. Qui contrôle le présent contrôle le passé. »

Ces ennemis de l’intérieur agissent de concert avec les ennemis de l’extérieur. Au premier rang desquels se trouve l’historien américain Robert Paxton qui, selon Zemmour, a répandu la légende de la malfaisance totale de Vichy, alors que les trois quarts des juifs habitant en France ont été sauvés. Rejetant l’assimilation à la française, cet agent de l’étranger aurait ouvert la voie au « multiculturalisme » qui gangrène aujourd’hui la France.

Ces critiques acerbes sont dirigées également contre l’enseignement de l’histoire, accusé d’avoir abandonné les finalités patriotiques de l’école républicaine. Zemmour évoque, avec regret, la disparition du programme « instauré par le grand Lavisse lui-même ». C’est pourtant cette pédagogie que dénonçait, cent trente ans plus tôt, Édouard Drumont car il y voyait l’œuvre malfaisante des républicains « qui a eu pour conséquence d’établir leur domination sur une partie de la jeunesse et de leur permettre de déformer, dans une certaine mesure, la mentalité française ». Il ajoutait que les nouveaux programmes scolaires avaient été concoctés par le parti de l’étranger. « Grâce aux méthodes pédagogiques allemandes, que Michel Bréal fit adopte en France, les pauvres cervelles de nos enfants, brouillées par mille notions confuses, devinrent incapables d’aucun effort sérieux. Le niveau des études classiques baissa rapidement et les candidats au baccalauréat en arrivèrent à ne plus savoir l’orthographe. Les Facultés sont unanimes dans leurs rapports à se plaindre de cette lamentable décadence. » Il ajoute : « C’est notre pays abattu, mutilé, qu’on voudrait, tout frémissant encore, courber sous le joug de méthodes et d’une culture étrangères. Voilà le grand, le vrai danger des nouveaux programmes. »

Comme beaucoup de défenseurs autoproclamés de la « culture judéo-chrétienne », et comme beaucoup de « croyants » d’ailleurs, Zemmour se contrefiche du message christique, p. 113 :

Aujourd’hui, les victimes des attentats islamistes crient « Vous n’aurez pas ma haine », alors que les assassins vocifèrent « Allahou Akbar ». Voilà pourquoi « la France invente son propre malheur. Au nom de son rêve humaniste, de son rêve d’amour universel hérité de Rome et du christianisme ». Et notre prophète médiatique conclut : « Le rêve du poète génial est devenu notre cauchemar. N’ayons aucun doute, le pire sera au rendez-vous. »

De la « grammaire identitaire », p. 122 :

Au terme de cette longue analyse, on ne peut qu’être frappé par le grand nombre de points communs entre le discours antisémite de Drumont et le discours islamophobe de Zemmour. Plutôt que d’y voir deux « idéologies » successives, je pense qu’il est plus pertinent d’affirmer qu’Édouard Drumont a mis au point les règles d’une « grammaire » identitaire que Zemmour n’a fait qu’adapter à l’actualité de notre temps. C’est à notre « grammaire », entendue ici comme l’ensemble des règles qui définissent le partage entre le vrai et le faux, qu’il faudrait s’attaquer en dépassant les simples polémiques portant sur les faits.

Une crise structurelle, p. 134-135 :

Le repli communautaire constitue en effet une ressource pour ceux qui cherchent à échapper aux souffrances de l’anomie et de la stigmatisation. Le même phénomène s’est reproduit pour les immigrants juifs pendant la crise des années 1930, et on le constate de nos jours dans une petite partie de la communauté musulmane.

La principale différence tient au fait que les précédentes crises n’ont pas duré très longtemps car elles ont débouché à chaque fois sur une guerre mondiale, alors que la paupérisation des villes les plus déshéritées de nos banlieues dure depuis plus de quarante ans. On est donc passé d’une situation conjoncturelle à une situation structurelle. C’est ce nouveau contexte qu’un petit nombre d’activistes se réclamant de l'islam tentent d’exploiter à leur profit.

De son immeuble cossu, le nouveau riche prépare la guerre des pauvres contre les pauvres, p. 141 :

De la même manière, pour élargir son audience, Zemmour se présente souvent comme le porte-parole des classes populaires en dénonçant les « élites ». Pourtant, quand il s’agit d’expliquer quels sont les problèmes majeurs dont souffrent aujourd’hui les Français, c’est l’islam qui revient comme un leitmotiv dans ses écrits et non les facteurs économiques et sociaux. Tout son discours sur les « banlieues » est centré sur le danger que représentent les « musulmans », sans un mot sur les discriminations que subissent massivement ces populations prolétarisées.

Les artisans contre les génies, p. 156-157 :

L’histoire identitaire que pratique Éric Zemmour n’est pas seulement réactionnaire parce qu’elle ne prend en compte que les puissants. Elle est réactionnaire aussi parce qu’elle occulte la valeur travail. À la fin du XIXe siècle, l’émergence d’une petite communauté savante a eu pour effet de valoriser l’activité collective des historiens, lesquels se désignaient souvent eux-mêmes comme des « travailleurs de la preuve », des « artisans » ou des « ouvriers » de la science. Ce vocabulaire avait aussi pour but de souligner la modestie du véritable savant, car toute recherche spécialisée est forcément limitée. Dans son ouvrage-testament intitulée Apologie pour l’histoire, Marc Bloch a défendu cette éthique professionnelle en disant que l’historien devait non seulement citer ses sources et avouer ses dettes, mais aussi montrer à ses lecteurs les traces de son travail. Pour illustrer cet idéal professionnel, il aimait citer le mot de Charles Péguy : « Le bon laboureur aime les labours et les semailles autant que la moisson. »

La conception de la culture et de la science que véhicule Éric Zemmour est aux antipodes de cette éthique démocratique du savoir. On chercherait en vain, dans ses livres, la moindre indication sur le travail de recherche qu’il a accompli pour aboutir à ses conclusions. En revanche, les auteurs qu’il cite à l’appui de ces thèses sont constamment présentés à l’aide de termes qui rappellent leur « génie » : « grand », « brillant », « intelligent »… Valoriser le penseur génial au détriment de l’ouvrier (ou de l’artisan) de la science, c’est une façon d’occulter le temps de travail nécessaire pour acquérir une compétence, ou pour produire des connaissances et une œuvre. Ceux qui fréquentes assidument les dîners mondains, les salles de rédaction, les plateaux télé, les tribunes des meetings politiques n’ont pas le temps d’aller dans les bibliothèques et les salles d’archives. Voilà pourquoi, ils préfèrent célébrer le « génie » (tombé du ciel) plutôt que de rendre hommage aux travailleurs de la culture. Les journalistes pamphlétaires, comme Éric Zemmour, ont certes le droit d’écrire des « synthèses », à partir des recherches des autres. Ce qui n’est pas acceptable, c’est la rhétorique qu’ils mettent en œuvre pour faire croire au public qu’ils sont eux aussi des savants.

Là où « toutes les opinions se valent » nous mène, p. 169 :

En somme, pour le journaliste du Figaro, La France juive devait être lue car ce cri de haine expriment l’exaspération des religieux victimes de la politique républicaine. Magnard décelait dans ce livre « les germes d’un socialisme catholique qui appellerait les malheureux à la rescousse contre les riches juifs ». On voit clairement ici s’esquisser la rhétorique qui permettra, un siècle plus tard, à Jean-Marie Le Pen de s’imposer au centre du jeu médiatique. Les journalistes qui défendent les « valeurs républicaines » dénoncent ces thèses extrémistes, mais ils ne cessent d’en parler car elles révèlent un malaise profond de notre démocratie.

La décivilisation, p. 219 :

La jouissance évoquée plus haut résulte aussi du fait que les propos d’Éric Zemmour libèrent des pulsions que le droit actuel s’efforce de contenir. En répétant sans cesse qu’il est victime des « bien-pensants », que la « liberté d’expression » est bafouée par ses contradicteurs, Éric Zemmour légitime une force de délinquance de la pensée comparable à celle que Drumont légitimait à l’égard des juifs. La jouissance éprouvée par les commentateurs de Riposte laïque qui ont écouté Zemmour ce soir-là sur LCI, relève de ces formes de « catharsis », de décharge émotionnelle, que Norbert Elias a évoquées dans ses écrits sur le sport. La sociologie eliasienne nous donne des outils pour analyser ce phénomène comme une dimension du processus de « décivilisation » qu’il a étudié à propos du nazisme ; processus qui commence toujours par rompre les barrières du langage. À la différence de Zemmour, ses admirateurs ne parlent pas à « demi-mot ». Ils disent tout haut ce que le pamphlétaire islamophobe leur suggère tout bas.

Un succès de librairie n’est pas un succès de lecture, p. 226-227 :

Cet exemple illustre bien la vision déformée que les élites politiciennes peuvent avoir de ce que pensent les citoyens. Le fait d’acheter un livre qui a bénéficie d’une formidable campagne publicitaire ne veut pas dire que le public adhère à son contenu. Cela ne signifie même pas que l’ouvrage a été lu. Une étude de Kobo, spécialiste du livre numérique, a montré que de tous les best-sellers de l’année 2014, Le Suicide français de Zemmour (version numérique) est celui que les lecteurs ont le plus délaissé puisque 93 % d’entre eux ne l’ont pas lu « jusqu’au bout ». Et comme cet ouvrage se terminait pas uh chapitre annonçant la guerre civile et l’effondrement de la France sous les coups des islamistes, le message zemmourien n’a sans doute pas atteint sa cible.

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