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Alain Rey — L’amour du français

 

Un ouvrage touffu, inégal, décousu, mais passionnant. (J’ai lu les 230 premières pages d’une traite.) Une belle et longue lettre d’amour au français, celui que l’on parle, et non celui que l’on prétend figer dans des grammaires téléologiques.

Notes

La véritable mort du français, p. 24 :

Contrairement à ce que pensent certains désespérés, les francophones de langue maternelle, que ce soit en France ou ailleurs, n’abandonnent pas leur langue. Mais il arrive qu’ils l’ignorent et qu’ils ne l’aiment qu’au passé — ce qui est peut-être pire.

La langue est créée, p. 24-25 :

L’idée préconçue de l’inutilité d’une action concertée sur la langue est répandue. On oublie que de nombreuses langues nationales doivent leur existence actuelle à une action volontaire, qui suppose une information exacte et précise sur les pratiques de langage. Cette action ne peut être seulement politique, c’est vrai ; il faut une volonté commune que nulle politique ne peut créer. Le choix d’une forme plus spontanée pour le grec moderne, au détriment d’une forme plus littéraire et savante, l’établissement d’un compromis pour le norvégien commun entre « langue du livre » et « langue du pays », réunion de dialectes ruraux, ne se sont pas faits seuls. Et que dire de l’hébreu recréé par l’État d’Israël à partir de l’hébreu religieux, conservatoire de la langue biblique ? Dans ces évolutions créatrices, la volonté nationale, qu’elle soit alimentée par la religion ou l’histoire laïque, est le moteur ; mais la mise en forme suppose une conscience linguistique au travail et des moyens que seul le pouvoir peut aider à mobiliser.

« Je ne suis pas seul, il y a les mots ! », l’une des plus belles phrases que j’aie jamais lues, p. 46 :

« Je ne suis pas seul », écrivait un poète espagnol traducteur de Valéry, Jorge Guillén, « il a les mots ! » Voici dévoilées, déterrées, les racines de nos amours : ma langue, ce français, cet espagnol, cet idiome — il en est des milliers sur la Terre, et la plupart souffrent et meurent —, est mon compagnon et ma compagne, l’autre moi-même. C’est mon image et celle de mon prochain, ensemble, et plus que mon image, car je n’en perçois qu’une infime part.

Je ne résiste jamais à une bonne métaphore christique, p. 105 :

Pour la résoudre, une option, fictive, quasi religieuse : le recours à une grammaire qui soit à la fois naturelle, spécifique et logique, universelle. La politique, comme d’habitude, détourne la philosophie — à moins qu’elle ne l’ait suscitée — et invente au XVIIe siècle un emblème pour un fantôme, ou un mystère religieux. Une incarnation. De même que l’homme-christ est en Dieu, et Dieu dans cet homme, qu’il est cet homme, le français est dans la pensée, dans la raison, qui sont dans cette langue. Le français est raison ; la raison, comme la clarté, est française. Il fallait un signe matériel de ce mystère, comme il y a dans le mystère chrétien une « transubstantiation » de la chair et du sang christiques en pain et en vin. Ce sera un ordre, celui qui permet à la chaîne de mots de devenir phrase, support de jugement, et donc de pensée.

De la disparition des langues celtes, p. 134 :

Deux phénomènes majeurs bouleversent surtout l’usage des langues en Europe occidentale, après la conquête des Gaules par les armées de César et la défaite des confédérations gauloises. Ce sont : le recul de la langue celtique sur le continent, puis sa disparition en quelques générations ; la diffusion de deux usages du latin, l’un écrit et resté assez proche de sa forme classique, grâce à l’Église catholique, l’autre parlé, de plus en plus différent du modèle que présentent les écrivains romains de l’Empire. Différent et scindé, selon les territoires et les influences d’autres langues : substrat ibère ou gaulois, apport germanique en Gaule…

Du pédantisme français, p. 184-185 :

Alors que la Real Academia d’Espagne, aux XVIIe et XVIIIe siècles, donne à l’espagnol castillan un système d’écriture économique, rationnel par rapport à la prononciation réelle, le français, tout comme l’anglais, instaure un double principe, le visuel différant du phonétique. Et il fait de l’orthographe une autre langue, la seule valable symboliquement. Il y aura un correctif au XVIIIe siècle, avec une réforme limitée. Une tendance spontanée à rétablir l’unité produira peu à peu la prononciation pédante et fautive qui nous a conduit à faire sonner le p de dompter, dont a vu qu’il était erroné, le s final de mœurs, d’ours — ma grand-mère occitane mais francophone, au milieu du XXe siècle, disait encore un our, une ourse —, à prononcer gageure comme on l’écrit et non, conformément à la formation du mot (gager et le suffixe -ure), « gajure ».

Mais que fait-on de Benveniste, linguiste avant d’être poète, p. 234 :

Confier la langue aux « poètes » est hasardeux, la confier aux politiques désastreux : cela consiste à s’évader dans l’imaginaire de la volonté d’ordre.

De la langue comme lieu commun, p. 245 :

Mais une « langue », le français, l’allemand, le basque, le chinois, l’arabe ou le breton, on voit bien que c’est autre chose que des sons ou des signes écrits : un lieu commun pour une grande nécessité de modulations, une abstraction nécessaire, une réalité historique et mythique — comme la nation et, au-delà, comme les institutions que sont les États. De la parole individuelle ou interindividuelle — les conversations, les « brèves de comptoir », le babil amoureux, les engueulades… — au grand code collectif repérable dans l’histoire, le chemin est long et l’artifice immense.

Des usages de la langue, p. 269 :

Dans les appréciations globales sur la langue, redisons-le, un facteur essentiel est la variété des usages et de leurs tensions : vers l’unification par la construction et l’acceptation, puis la maîtrise d’une norme ; vers la différenciation pour des raisons démographiques, politiques, idéologiques. Qu’il s’agisse d’usages de la même langue, de variétés dialectales ou régionales, ou de langues différentes importe beaucoup au linguiste, mais assez peu au sociologue et à l’historien ; de même, qu’il s’agisse d’usages réels, incarnés dans une pratique intense, ou d’usages en partie artificiels (ainsi du « joual » par rapport à la réalité du ou des « français québécois », ainsi du « langage des jeunes de banlieue » en France). Il en va du joual, du verlan, comme de la norme : ce sont en partie des modèles extraits d’une réalité, en partie des constructions volontaristes, des tendances ou des visées qui resteront telles et ne s’incarneront jamais intégralement dans le groupe social.

Notes archivistiques

Offert par un utilisateur de Keylifornia. Contient mot de remerciements.

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