Stein Von Oosteren — Pourquoi pas le vélo ? : envie d’une France cyclable

Attaché à la délégation des Pays-Bas auprès de l’UNESCO et porte-parole du collectif Vélo Île-de-France, Stein Von Oosteren pourrait nous donner des leçons, mais préfère nous proposer des solutions. Le sous-titre de son ouvrage n’est pas « enfer d’une France automobile ». Le constat est évident, il suffit de pédaler sur un boulevard à quatre voies pour ressentir au plus profond de ses os toute l’hostilité d’une ville conçue pour la bagnole. Le sous-titre est « envie d’une France cyclable ». Puisque le constat est évident, il faut marcher plus vite et pédaler plus fort vers la ville apaisée dont les automobilistes rêvent sans le savoir. Pourquoi pas le vélo ? donne quelques pistes (cyclables !) pour y parvenir. Il donne le sourire, aussi, comme beaucoup de livres écrits par des cyclistes. C’est à croire qu’il y aurait un lien…

Notes

Le vélo comme outil du quotidien, p. 19 :

Il faut savoir que pour un Néerlandais, le vélo n’est pas un sujet de discussion. Le vélo, pour nous, est un outil du quotidien trop familier pour être évoqué, comme un aspirateur, une brosse à dents ou un couteau. On ne raconte pas, dans des soirées ou dans un livre, à quel point c’est pratique, voire agréable, de couper un légume avec un couteau…

Rouler des mécaniques, p. 54 :

Deuxième explication: la fierté. Comment peut-on accepter, à bord d’un véhicule pesant 1 500 kilos et capable de rouler à 180 km/h, de devoir rester derrière un simple vélo ? Cette hypothèse est plausible : un automobiliste qui est ralenti par un engin de chantier l’acceptera, car c’est une sorte de voiture. De la même façon, le bouchon causé par l’automobiliste qui est en train de se garer est accepté socialement, car c’est une voiture qui la cause et non pas un vélo. Mais être coincé derrière un vélo semble psychologiquement insupportable pour l’automobiliste. Il se sent comme s’il était derrière un cycliste qui roule au milieu de la route par pure provocation. En plus, et c’est une troisième explication, pour l’automobiliste, ce cycliste « n’a rien à faire là ». Car la route, selon lui, est d’abord pour la voiture, pas pour le vélo. Bien sûr il n’en est rien, mais le vélo a le malheur de faire son retour en France au moment où l’espace routier est déjà distribué, ou plutôt accaparé par la circulation et le stationnement automobiles.

L’enfant légume, p. 67 :

En France, la situation est tout autre : 73 % des enfants sont emmenés à l’école en voiture, sans doute pour les protéger. Mais en réalité, leur santé est mise en danger : en 40 ans, les enfants ont perdu un quart de leur capacité cardiovasculaire à cause du manque d’exercice physique. Un deuxième danger les guette sur la banquette arrière de la voiture : le développement de leur autonomie mentale. Très jeunes, ces enfants s’habituent à prendre une attitude de passager, donc de suiveur. En transportant les enfants au lieu de les laisser se transporter eux-mêmes, les parents leur inculquent un message très symbolique : « Ce n’est pas toi-même, mais d’autres personnes qui décident où tu vas. » Ils deviendront des adultes qui auront davantage peur de prendre une initiative.

Le choix de l’embouteillage, p. 136 :

Au moindre train bloqué, les messages de colère fusent sur les réseaux sociaux, alors que les centaines de kilomètres de bouchons quotidiens en Île-de-France ne provoquent pas la moindre vague d’indignation. Pourquoi ? Parce qu’un train en panne n’est pas censé être en panne, alors qu’une route embouteillée est perçue comme un phénomène naturel et inévitable, comme la pluie et la neige. Quand la neige bloque les automobilistes, ces derniers n’envisagent pas de s’en prendre à la neige pour avoir piétonnisé la ville. De la même façon, les automobilistes coincés dans un embouteillage n’imagineront pas se fâcher contre les responsables politiques pour avoir développé le réseau routier au détriment de solutions de remplacement à la voiture. Ils en subissent les conséquences en silence, comme un orage contre lequel ils ne peuvent rien. Ils se tiendraient plutôt eux-mêmes responsables de la situation : finalement, ce sont eux qui ont choisi d’habiter loin et de prendre la voiture. Alors que les vrais responsables, ce sont les politiques qui ont choisi de développer la voiture au détriment du train et du vélo !

p. 141-142 :

Le geste de se déplacer en voiture dans l’espace public exprime une certaine violence symbolique : l’automobiliste décide d’être dans l’espace public tout en restant dans son « chez soi ». Les autres usagers, vus sous cet angle, viennent alors le gêner dans sa sphère privée, comme un piéton qui traverserait son salon pendant qu’il regarde un film !

p. 161-162 :

Le meilleur ambassadeur du vélo, c’est le vélo lui-même. Car pour être convaincu du plaisir de se déplacer en pédalant, il suffit de le faire sur un vrai vélo avec son corps et son esprit. Le plaisir est d’abord le contact avec son environnement : le cycliste ne communique pas avec son environnement comme un automobiliste à travers une vitre, mais il devient l’environnement, sans cadrage et sans filtre. Je me souviens d’un nouveau collègue qui venait de Berlin pour travailler à Paris et qui avait emporté son vélo dans le train. « Comme ça, en sortant de la gare, je me sentirai tout de suite chez moi », me disait-il. Le philosophe Philippe Simay parle du « concernement » du piéton et du cycliste, qui ne sont pas coupés de la ville, mais se sentent au contraire concernés par le paysage dont ils font intimement partie. Ce lien avec leur environnement, qui est source de sens et de plaisir, est coupé pour l’automobiliste à cause de l’habitacle et de la vitesse. Le plaisir du vélo est aussi une question de liberté. La vraie liberté, en ville, n’est pas d’avoir une voiture, mais au contraire de ne pas en avoir besoin !