Manuel Vilas — Ordesa

Un délice d’écriture saccadée, ciselée, presque hallucinée, parfaitement servi par la traduction expressive d’Isabelle Gugnon.

Notes

Brillant, mais faux, comme dirait Cercas, p. 18 :

La famille est une forme de bonheur testée. Les gens qui décident de rester célibataires meurent plus vite, les statistiques le prouvent. Or, personne ne souhaite partir avant l’heure. Car mourir n’est pas drôle et se révèle suranné. Le désir de mort est un anachronisme. On l’a constaté récemment. Une des dernières découvertes de la culture occidentale, c’est qu’il est préférable de ne pas mourir. Quoi qu’il arrive, évite de mourir, surtout pour une raison très simple à comprendre: ce n’est pas nécessaire.

Évidemment, p. 70-71 :

Je regarde les manuscrits : un tas d’encre délirante, une écriture sortie de l’enfer. On ne s’est guère étendu sur la matérialité de l’écriture, c’est pourtant un sujet plus passionnant que les influences littéraires ou les apparitions divines. Par exemple : l’écriture change selon qu’on est sur tel ou tel clavier, devant un écran de portable ou un grand écran, un écran rectangulaire ou carré, une table haute ou une table basse, dans un fauteuil à roulettes ou sans, et cetera, et cetera, et cetera. Car la matérialité de l’écriture est l’écriture. D’ailleurs, sainte Thérèse d’Avila a écrit comme elle l’a fait parce que sa main se fatiguait à force de plonger la plume dans l’encrier, de là ses lettres blasées, chaotiques, féroces, rageuses. Si elle avait eu un stylo Bic, son style aurait été différent. De sorte que ses visions de Dieu étaient des visions matérielles de son écriture. Écrire, c’est une main qui s’agite au-dessus d’un papier, d’un parchemin ou d’un clavier. Une main qui s’épuise. Ce qu’on écrit varie en fonction du papier, de la main, du stylo, de la plume, de l’ordinateur ou de la machine à écrire. Car comme toute chose la littérature est de la matière. La littérature, ce sont des mots gravés sur du papier. Un effort physique. De la sueur. Et non un esprit. Ça suffit, il faut cesser de mépriser la matière. Moïse a écrit dix commandements parce qu’il en avait assez de ciseler la pierre. Éreinté, il transpirait. Le nombre de commandements aurait pu s’élever à quinze ou vingt-cinq, ils se sont limités à dix à cause des conditions matérielles laborieuses et pénibles de l’écriture sur la pierre. Toute l’histoire occidentale fraie avec l’idéalisme, personne ne s’est jamais arrêté à regarder les choses sous un autre angle et plus simplement, en tenant compte de la matière et des vaines réalités.

« En toute chose il y a eu de la beauté », p. 113 :

Puisque j’ai fait brûler le corps de mon père, je n’ai pas d’endroit où le retrouver, si bien que j’en ai inventé un : l’écran de cet ordinateur. Brûler les morts est une erreur. Ne pas les brûler aussi. Son corps se trouve à présent sur l’écran de l’ordinateur, qui commence à se faire vieux. Bientôt, je devrai en acheter un autre. Les objets ne résistent plus aussi longtemps que par le passé, à l’époque où un réfrigérateur, un téléviseur, un fer à repasser ou un four duraient trente ans. C’est un secret de la matière ; les gens n’enterrent pas leurs anciens appareils électroménagers, pourtant certaines personnes en ce monde ont passé plus de temps près d’un téléviseur ou d’un réfrigérateur qu’aux côtés d’un être humain. En toute chose il y a eu de la beauté.

Et je compte bien en être, p. 206 :

Nous sommes sympas entre nous. Quand on sort, on a l’air d’être des gens sympas, mais entre nous on se poignarde. C’est une sorte d’atavisme: l’Espagnol veut que tous les Espagnols meurent pour rester seul dans la péninsule Ibérique, pouvoir aller à Madrid et n’y trouver personne, aller à Séville et n’y trouver personne, aller à Barcelone et n’y trouver personne. Moi, je comprends cela, je suis d’ici. Et quand tous les autres Espagnols seront morts, le dernier Espagnol sera enfin heureux.

Regarder la télévision, c’est comme voir l’univers, p. 340 :

J’aimais regarder la télé avec lui. Nous avons passé plus de quarante ans à regarder la télévision ensemble. C’est la meilleure chose qu’on puisse faire avec l’être aimé : regarder la télévision en sa compagnie. C’est comme voir l’univers. Contempler l’univers à travers la télévision est un cadeau que la vie nous a fait. Un cadeau de rien du tout. Pas grand-chose, mais nous en profitons. Nous aurions pu nous prendre la main, mais nous aurions alors détourné notre attention des images. Des centaines d’émissions ont défilé, des centaines de séries, de films, de journaux télévisés, de documentaires, de jeux-concours, de débats, de flashes d’information, et les années, les lustres, les décennies ont passé. Tout était là, sur le petit écran. C’était comme si nous avions surveillé le monde par l’intermédiaire du téléviseur. Nous étions deux gardiens. Mon père était le maître, moi le disciple. Nous surveillions la vie, la mer, les étoiles, les montagnes, les chutes d’eau, les baleines, les éléphants, les sierras, la neige, les vents.