Simone Weil — L’enracinement : ou prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain

Une de ces lectures qui pourraient sembler décourageantes — tant de mes idées les plus chères, écrites quarante ans avant ma naissance… —, mais se révèlent enthousiasmantes — tant de mes idées les plus chères, écrites quarante ans avant ma naissance ! Voilà pourquoi je lis : pour discuter, par-delà les décennies et la mort, avec une autrice. Et comme j’ai discuté avec Simone Weil ! Je n’ai jamais autant corné, souligné, griffonné.

Ce bouquin est révélateur, au sens photographique du terme. C’est l’image d’une pensée, d’un espoir, d’un projet, dont il ne reste plus rien d’autre. Juste des mots, qu’El Generalísimo n’a même pas daigné lire, alors que Camus disait qu’il lui paraissait « impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies dans l’Enracinement. »

La primauté des devoirs sur les droits, la différence entre égalité et équité, la libération par le travail consenti, le sacrifice pour la charité avant le sacrifice pour la nation, la contradiction dans les termes de la providence personnelle… L’Enracinement reste un antidote à la morosité ambiante et les passions tristes des éditorialistes de fond de grille.

C’est un texte politique au sens noble du terme, tout l’inverse du jeu politicien dont nous affligent les pompiers pyromanes de la démocratie, qui ne prescrit rien de moins que l’établissement d’une véritable religion civile. Une lecture exigeante, parfois obscure (l’appareil critique de l’édition Flammarion est plus que bienvenu), mais toujours stimulante.

Notes

De la prééminence des devoirs sur les droits, p. 77 :

La notion d’obligation prime celle de droit, qui lui est subordonnée et relative. Un droit n’est pas efficace par lui-même, mais seulement par l’obligation à laquelle il correspond ; l’accomplissement effectif d’un droit provient non pas de celui qui le possède, mais des autres hommes qui se reconnaissent obligés à quelque chose envers lui. L’obligation est efficace dès qu’elle est reconnue. Une obligation ne serait-elle reconnue par personne, elle ne perd rien de la plénitude de son être. Un droit qui n’est reconnu par personne n’est pas grand-chose.

Le devoir de l’individu envers la collectivité, le devoir de la collectivité envers l’individu, p. 82 :

À cause de tout cela, il peut arriver que l’obligation à l’égard d’une collectivité en péril aille jusqu’au sacrifice total. Mais il ne s’ensuit pas que la collectivité soit au-dessus de l’être humain. Il arrive aussi que l’obligation de secourir un être humain en détresse doive aller jusqu’au sacrifice total, sans que cela implique aucune supériorité du côté de celui qui est secouru.

Les enfants incapables de respecter les règles, p. 87 :

À ces conditions, la liberté des hommes de bonne volonté, quoique limitée dans les faits, est totale dans la conscience. Car les règles s’étant incorporées à leur être même, les possibilités interdites ne se présentent pas à leur pensée et n’ont pas à être repoussées. De même l’habitude, imprimée par l’éducation, de ne pas manger les choses repoussantes ou dangereuses n’est pas ressentie par un homme normal comme une limite à la liberté dans le domaine de l’alimentation. Seul l’enfant sent la limite. Ceux qui manquent de bonne volonté ou restent puérils ne sont jamais libres dans aucun état de la société.

Le père, l’entraineur, le député, le petit patron, et la catharsis du besoin de pouvoir, p. 90 :

Chez toute personnalité un peu forte, le besoin d’initiative va jusqu’au besoin de commandement. Une vie locale et régionale intense, une multitude d’œuvres éducatives et de mouvements de jeunesse doivent donner à quiconque n’en est pas incapable l’occasion de commander pendant certaines périodes de sa vie.

Le rang social comme circonstance aggravante, ou la différence entre « égalité » et « équité », p. 91 :

Appliquée à l’équilibre social, elle imposerait à chaque homme des charges correspondantes à la puissance, au bien-être qu’il possède, et des risques correspondants en cas d’incapacité ou de faute. Par exemple il faudrait qu’un patron incapable ou coupable d’une faute envers ses ouvriers ait beaucoup plus à souffrir, dans son âme et dans sa chair, qu’un manœuvre incapable, ou coupable d’une faute envers son patron. De plus, il faudrait que tous les manœuvres sachent qu’il en est ainsi. Cela implique, d’une part, une certaine organisation des risques, d’autre part, en droit pénal, une conception du châtiment où le rang social, comme circonstance aggravante, joue toujours dans une large mesure pour la détermination de la peine. À plus forte raison l’exercice des hautes fonctions publiques doit comporter de risques personnels.

Sur la publicité et la propagande, p. 100 :

L’État, bien entendu, se rend criminel s’il […] use lui-même [de la propagande], sauf le cas d’une nécessité criante de salut public. Mais il doit de plus en empêcher l’usage. La publicité, par exemple, doit être rigoureusement limitée par la loi ; la masse doit en être très considérablement réduite, il doit lui être strictement interdit de jamais toucher à des thèmes qui appartiennent au domaine de la pensée.

La même phrase pourrait être écrite avec le mot « eux », p. 101 :

L’intelligence est vaincue dès que l’expression des pensées est précédée, explicitement ou implicitement, du petit mot « nous ».

De la propriété et de l’appropriation, p. 109 :

Il n’y a aucune liaison de nature entre la propriété et l’argent. La liaison établie aujourd’hui est seulement le fait d’un système qui a concentré sur l’argent la force de tous les mobiles possibles. Ce système étant malsain, il faut opérer la dissociation inverse. Le vrai critérium, pour la propriété, est qu’elle est légitime pour autant qu’elle est réelle. Ou plus exactement, les lois concernant la propriété sont d’autant meilleures qu’elles tirent mieux parti des possibilités enfermées dans les biens de ce monde pour la satisfaction du besoin de propriété commun à tous les hommes. Par conséquent, les modalités actuelles d’acquisition et de possession doivent être transformées au nom du principe de propriété. Toute espèce de possession qui ne satisfait chez personne le besoin de propriété privée ou collective peut raisonnablement être regardée comme nulle.

De la publicité dans la presse, p. 112 :

La deuxième mesure serait d’interdire absolument toute propagande de toute espèce par la radio ou par la presse quotidienne. On ne permettrait à ces deux instruments de servir qu’à l’information non tendancieuse. Les tribunaux dont il vient d’être question veilleraient à ce que l’information ne soit pas tendancieuse. Pour les organes d’information ils pourraient avoir à juger, non seulement les affirmations erronées, mais encore les omissions volontaires et tendancieuses. Les milieux où circulent des idées et qui désirent les faire connaître auraient droit seulement à des organes hebdomadaires, bimensuels ou mensuels. Il n’est nullement besoin d’une fréquence plus grande si on veut faire penser et non abrutir.

L’enracinement, « besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine », p. 113 :

L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. C’est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir. Participation naturelle, c’est-à-dire amenée automatiquement par le lieu, la naissance, la profession, l’entourage. Chaque être humain a besoin d’avoir de multiples racines. II a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l’intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie.

Le besoin du passé, p. 120 :

Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu’à l’avenir. C’est une illusion dangereuse de croire qu’il y ait même là une possibilité. L’opposition entre l’avenir et le passé est absurde. L’avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien ; c’est nous qui pour le construire devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner il faut posséder, et nous ne possédons d’autre vie, d’autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé.

Une réflexion qui doit pouvoir être appliquée à l’automatisation et l’ordinateur, p. 127 :

Par suite une même machine doit être à usages multiples, très variés si possibles et même dans une certaine mesure indéterminés. […] C’est un facteur favorable pour la joie au travail, car on peut ainsi éviter cette monotonie si redoutée des ouvriers pour l’ennui et le dégoût qu’elle engendre. […] Un très grand développement de la machine automatique, réglable, à usages multiples, satisferait dans une large mesure à ces besoins. Les premières réalisations dans ce domaine existent, et il est certain qu’il y a dans cette direction de très grandes possibilités. De telles machines suppriment l’état de manœuvre sur machine. […] Mais l’essentiel est l’idée même de poser en termes techniques les problèmes concernant les répercussions des machines sur le bien-être moral des ouvriers. Une fois posés, les techniciens n’ont qu’à les résoudre. Ils en ont résolu bien d’autres. Il faut seulement qu’ils le veuillent. Pour cela, il faut que les lieux où on élabore des machines nouvelles ne soient plus plongés entièrement dans le réseau des intérêts capitalistes. Il est naturel que l’État ait prise sur eux par des subventions. Et pourquoi pas les organisations ouvrières par des primes ?

Nous vivons toujours dans cette culture, p. 134 :

Certes la vérité est une, mais l’erreur est multiple ; et dans toute culture, sauf le cas de perfection, qui pour l’homme n’est qu’un cas limite, il y a mélange de vérité et d’erreur. Si notre culture était proche de la perfection, elle serait située au-dessus des classes sociales. Mais comme elle est médiocre, elle est dans une large mesure une culture d’intellectuels bourgeois, et plus particulièrement, depuis quelque temps, une culture d’intellectuels fonctionnaires.

Le malaise d’une certaine gauche, p. 146 :

Les ouvriers ont une tendance qu’il ne faut pas encourager à croire, quand on parle du peuple, qu’il doit s’agir uniquement d’eux. Il n’y a absolument aucun motif légitime pour cela ; à moins de compter comme tel le fait qu’ils font plus de bruit que les paysans. Ils sont arrivés à persuader sur ce point les intellectuels qui ont une inclination vers le peuple. Il en est résulté, chez les paysans, une sorte de haine pour ce qu’on nomme en politique la gauche — excepté là où ils sont tombés sous l’influence communiste, et là où l’anticléricalisme est la passion principale ; et sans doute encore dans quelques autres cas.

La spiritualité du travail, p. 161-162 :

Notre époque a pour mission propre, pour vocation la constitution d’une civilisation fondée sur la spiritualité du travail. Les pensées qui se rapportent au pressentiment de cette vocation, et qui sont éparses chez Rousseau, George Sand, Tolstoï, Proudhon, Marx, dans les encycliques des papes, et ailleurs, sont les seules pensées originales de notre temps, les seules que nous n’ayons pas empruntées aux Grecs. C’est parce que nous n’avons pas été à la hauteur de cette grande chose qui était en train d’être enfantée en nous que nous nous sommes jetés dans l’abîme des systèmes totalitaires. Mais si l’Allemagne est vaincue, peut-être que notre faillite n’est pas définitive. Peut-être avons-nous encore une occasion. On ne peut pas y penser sans angoisse ; si nous l’avons, médiocres comme nous sommes, comment ferons-nous pour ne pas la manquer ? Cette vocation est la seule chose assez grande pour la proposer aux peuples au lieu de l’idole totalitaire. Si on ne la propose pas de manière à en faire sentir la grandeur, ils resteront sous l’emprise de l’idole ; elle sera seulement peinte en rouge au lieu de brun. Si on donne à choisir aux hommes entre le beurre et les canons, bien qu’ils préfèrent, et de très loin, le beurre, une fatalité mystérieuse les contraint malgré eux à choisir les canons. Le beurre manque par trop de poésie — du moins lorsqu’on en a, car il prend une espèce de poésie quand on n’en a pas. La préférence qu’on a pour lui est inavouable.

La décomposition de la nation, p. 166 :

En somme, le bien le plus précieux de l’homme dans l’ordre temporel, c’est-à-dire la continuité dans le temps, par-delà les limites de l’existence humaine, dans les deux sens, ce bien a été entièrement remis en dépôt à l’État. Et pourtant c’est précisément dans cette période où la nation subsiste seule que nous avons assisté à la décomposition instantanée, vertigineuse, de la nation.

Hollywood hier avec Reagan, Facebook aujourd’hui avec Trump, p. 179 :

L’État est une chose froide qui ne peut pas être aimée ; mais il tue et abolit tout ce qui pourrait l’être ; ainsi on est forcé de l’aimer, parce qu’il n’y a que lui. Tel est le supplice moral de nos contemporains. C’est peut-être la vraie cause de ce phénomène du chef qui a surgi partout aujourd’hui et surprend tant de gens. Actuellement, dans tous les pays, dans toutes les causes, il y a un homme vers qui vont les fidélités à titre personnel. La nécessité d’embrasser le froid métallique de l’État a rendu les gens, par contraste, affamés d’aimer quelque chose qui soit fait de chair et de sang. Ce phénomène n’est pas près de prendre fin, et, si désastreuses qu’aient été ici ses conséquences, il peut nous réserver encore des surprises très pénibles ; car l’art, bien connu à Hollywood, de fabriquer des vedettes avec n’importe quel matériel humain permet à n’importe qui de s’offrir à l’adoration des masses.

La IIIe République, « une République à contenu impérial », p. 184-185 :

La IIIe République, en France, était une chose bien singulière ; un de ses traits les plus singuliers est que toute sa structure, hors le jeu même de la vie parlementaire, provenait de l’Empire. Le goût des Français pour la logique abstraite les rend très susceptibles d’être dupés par des étiquettes. Les Anglais ont un royaume à contenu républicain ; nous avions une République à contenu impérial. Encore l’Empire lui-même se rattache-t-il, par-dessus la Révolution, par des liens sans discontinuité, à la monarchie ; non pas l’antique monarchie française, mais la monarchie totalitaire, policière du XVIIe siècle. Le personnage de Fouché est un symbole de cette continuité. L’appareil de répression de l’État français a mené à travers tous les changements une vie sans trouble ni interruption, avec une capacité d’action toujours accrue. De ce fait, l’État en France était resté l’objet des rancunes, des haines, de la répulsion, excitées jadis par une royauté tournée en tyrannie. Nous avons vécu ce paradoxe, d’une étrangeté telle qu’on ne pouvait même pas en prendre conscience : une démocratie où toutes les institutions publiques, ainsi que tout ce qui s’y rapporte, étaient ouvertement haïes et méprisées par toute la population.

Le changement de sens du mot « nation », p. 191-192 :

Il s’agissait bien uniquement de l’État. L’illusion de la Nation au sens où les hommes de 1789, de 1792, prenaient ce mot, qui faisait couler alors des larmes de joie, c’était là du passé complètement aboli. Le mot même de nation avait changé de sens. En notre siècle, il ne désigne plus le peuple souverain, mais l’ensemble des populations reconnaissant l’autorité d’un même État ; c’est l’architecture formée par un État et le pays dominé par lui. Quand on parle de souveraineté de la nation, aujourd’hui, cela veut dire uniquement souveraineté de l’État. Un dialogue entre un de nos contemporains et un homme de 1792 mènerait à des malentendus bien comiques. Or non seulement l’État en question n’est pas le peuple souverain, mais il est identiquement ce même État inhumain, brutal, bureaucratique, policier, légué par Richelieu à Louis XIV, par Louis XIV à la Convention, par la Convention à l’Empire, par l’Empire à la IIIe République. Qui plus est, il est instinctivement connu et haï comme tel.

La patrie comme horizon indépassable, p. 194 :

Il y a eu aussi rupture d’équilibre, et compensation par rupture en sens inverse, autour de la notion de patrie, dans le domaine de la pure pensée. Du fait que l’État était demeuré, au milieu d’un vide total, la seule chose qualifiée pour demander à l’homme la fidélité et le sacrifice, la notion de patrie se posait comme un absolu dans la pensée. La patrie était hors du bien et du mal. C’est ce qu’exprime le proverbe anglais right or wrong, my country. Mais souvent on va plus loin. On n’admet pas que la patrie puisse avoir tort.

La nation et l’état, p. 202 :

Car le prestige supérieur de la nation est lié à l’évocation de la guerre. Il ne fournit pas de mobiles pour le temps de paix, constitue une préparation, excepté dans un régime qui constitue une préparation permanente à la guerre, comme le régime nazi. Excepté dans un tel régime, il serait dangereux de trop rappeler que cette patrie qui demande à ses enfants leur vie a pour autre face l’État avec ses impôts, ses douanes, sa police. On s’en abstient soigneusement ; et ainsi il ne vient à l’idée de personne que ce puisse être manquer de patriotisme que de haïr la police et de frauder en matière de douane et d’impôt. Un pays comme l’Angleterre fait dans une certaine mesure exception, à cause d’une tradition millénaire de liberté garantie par les pouvoirs publics. Ainsi la dualité de la morale, en temps de paix, affaiblit le pouvoir de la morale éternelle, sans rien mettre à sa place.

Le patriotisme comme « dissolvant pour la vertu », p. 206-207 :

Si le patriotisme agit invisiblement comme un dissolvant pour la vertu soit chrétienne, soit laïque, en temps de paix, le contraire se produit en temps de guerre ; et c’est tout à fait naturel. Quand il y a dualité morale, c’est toujours la vertu exigée par les circonstances qui en subit le préjudice. La pente à la facilité donne naturellement l’avantage à l’espèce de vertu qu’en fait il n’y a pas lieu d’exercer ; à la moralité de guerre en temps de paix, à la moralité de paix en temps de guerre. En temps de paix, la justice et la vérité, à cause de la cloison étanche qui les sépare du patriotisme, sont dégradées au rang des vertus purement privées, telles que par exemple la politesse ; mais quand la patrie demande le sacrifice suprême, cette même séparation prive le patriotisme de la légitimité totale qui peut seule provoquer l’effort total.

Les « valeurs universelles » de la France à la lumière de l’« exception française », p. 209 :

C’est pourquoi la France se sent mal à l’aise dans son patriotisme, et cela bien qu’elle-même, au XVIIe siècle, ait inventé le patriotisme moderne. Il ne faut pas croire que ce qu’on a nommé la vocation universelle de la France rende la conciliation entre le patriotisme et les valeurs universelles plus facile aux Français qu’à d’autres. C’est le contraire qui est vrai. La difficulté est plus grande pour les Français, parce qu’ils ne peuvent pas complètement réussir, ni à supprimer le second terme de la contradiction, ni à séparer les deux termes par une cloison étanche. Ils trouvent la contradiction à l’intérieur de leur patriotisme même. Mais de ce fait ils sont comme obligés d’inventer un patriotisme nouveau. S’ils le font, ils rempliront ce qui a été jusqu’à un certain point dans le passé la fonction de la France, à savoir de penser ce dont le monde à besoin. Le monde a besoin en ce moment d’un patriotisme nouveau. Et c’est maintenant que cet effort d’invention doit être accompli, alors que le patriotisme est quelque chose qui fait couler le sang. Il ne faut pas attendre qu’il soit redevenu une chose dont on parle dans les salons, les Académies et aux terrasses des cafés.

Je suis plus juste que mon prochain, p. 216 :

Comme chacun se croit suffisamment capable de justice, chacun croit aussi qu’un système où il serait puissant serait assez juste. C’est la tentation que le diable fait subir au Christ. Les hommes y succombent continuellement.

La « grandeur nationale » et l’amour de la patrie, p. 232-233 :

Ce sentiment de tendresse poignante pour une chose belle, précieuse, fragile et périssable, est autrement chaleureux que celui de la grandeur nationale. L’énergie dont il est chargé est parfaitement pure. Elle est très intense. Un homme n’est-il pas facilement capable d’héroïsme pour protéger ses enfants, ou ses vieux parents, auxquels ne s’attache pourtant aucun prestige de grandeur ? Un amour parfaitement pur de la patrie a une affinité avec les sentiments qu’inspirent à un homme ses jeunes enfants, ses vieux parents, une femme aimée. La pensée de la faiblesse peut enflammer l’amour comme celle de la force, mais c’est d’une flamme bien autrement pure. La compassion pour la fragilité est toujours liée à l’amour pour la véritable beauté, parce que nous sentons vivement que les choses vraiment belles devraient être assurées d’une existence éternelle et ne le sont pas. On peut aimer la France pour la gloire qui semble lui assurer une existence étendue au loin dans le temps et l’espace. Ou bien on peut l’aimer comme une chose qui étant terrestre, peut être détruite, et dont le prix est d’autant plus sensible.

Du désir de la perfection, p. 273 :

Une des vérités fondamentales du christianisme, c’est qu’un progrès vers une moindre imperfection n’est pas produit par le désir d’une moindre imperfection. Seul le désir de la perfection a la vertu de détruire dans l’âme une partie du mal qui la souille. De là le commandement du Christ : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »

« Il n’y a pas ici-bas d’autre force que la force », p. 276 :

Il n’y a pas ici-bas d’autre force que la force. Cela pourrait servir d’axiome. Quant à la force qui n’est pas d’ici-bas, le contact avec elle ne peut pas être acheté à un prix moindre que le passage à travers une sorte de mort.

Contre le culte des grands hommes, p. 287 :

Pour aimer la France, il faut sentir qu’elle a un passé, mais il ne faut pas aimer l’enveloppe historique de ce passé. Il faut en aimer la partie muette, anonyme, disparue.

« Qui n’a pas la foi ne peut pas la perdre », p. 301 :

Du fait même de la désertion des Églises par le peuple, la religion fut automatiquement située à droite, devint une chose bourgeoise, une chose de bien-pensants. Car en fait une religion instituée est bien obligée de s’appuyer sur ceux qui vont à l’église. Elle ne peut s’appuyer sur ceux qui restent au dehors. Il est vrai que dès avant cette désertion la servilité du clergé envers les pouvoirs temporels lui a fait faire des choses graves. Mais elles auraient été réparables sans cette désertion. Si elles ont provoqué cette désertion pour une part, ce fut pour une part très petite. C’est presque uniquement la science qui a vidé les églises. Si une partie de la bourgeoisie a été moins gênée dans sa piété par la science que ne l’a été la classe ouvrière, c’est d’abord parce qu’elle avait un contact moins permanent et moins charnel avec les applications de la science. Mais c’est surtout parce qu’elle n’avait pas fait la foi. Qui n’a pas la foi ne peut pas la perdre. Sauf quelques exceptions, la pratique de la religion était pour elle une convenance. La conception scientifique du monde n’empêche pas d’observer les convenances.

« L’amour réel et pur est par lui-même esprit de vérité », p. 306-307 :

Amour de la vérité est une expression impropre. La vérité n’est pas un objet d’amour. Elle n’est pas un objet. Ce qu’on aime, c’est quelque chose qui existe, que l’on pense, et qui par là peut être occasion de vérité ou d’erreur. Une vérité est toujours la vérité de quelque chose. La vérité est l’éclat de la réalité. L’objet de l’amour n’est pas la vérité, mais la réalité. Désirer la vérité, c’est désirer un contact direct avec de la réalité. Désirer un contact avec une réalité, c’est l’aimer. On ne désire la vérité que pour aimer dans la vérité. On désire connaître la vérité de ce qu’on aime. Au lieu de parler d’amour de la vérité, il vaut mieux parler d’un esprit de vérité dans l’amour. L’amour réel et pur désire toujours avant tout demeurer tout entier dans la vérité, quelle qu’elle puisse être, inconditionnellement. Toute autre espèce d’amour désire avant tout des satisfactions, et de ce fait est principe d’erreur et de mensonge. L’amour réel et pur est par lui-même esprit de vérité. C’est le Saint-Esprit. Le mot grec qu’on traduit par esprit signifie littéralement souffle igné, souffle mélangé à du feu, et il désignait dans l’Antiquité la notion que la science désigne aujourd’hui par le mot d’énergie. Ce que nous traduisons par « esprit de vérité » signifie l’énergie de la vérité, la vérité comme force agissante. L’amour pur est cette force agissante, l’amour qui ne veut à aucun prix, en aucun cas, ni du mensonge ni de l’erreur.

La transformation du christianisme, religion du crucifié devenue religion du crucificateur, p. 315 :

Il s’était produit une transformation dans la religion. Il ne s’agit pas de l’avènement du christianisme. Le christianisme originel, tel qu’il se trouve encore présent pour nous dans le Nouveau Testament, et surtout dans les Évangiles, était, comme la religion antique des Mystères, parfaitement apte à être l’inspiration centrale d’une science parfaitement rigoureuse. Mais le christianisme a subi une transformation, probablement lié à son passage au rang de religion romaine officielle.

Le problème fondamental, la contradiction dans les termes, de l’idée de la providence comme intervention personnelle et contingente, p. 331-334 :

La conception de la Providence qui répond au Dieu du type romain, c’est une intervention personnelle de Dieu dans l’univers pour ajuster certains moyens en vue de fins particulières. On admet que l’ordre du monde laissé à lui-même et sans intervention particulière de Dieu à tel lieu, en tel instant, pour telle fin, pourrait produire des effets non conformes au vouloir de Dieu. On admet que Dieu pratique les interventions particulières. Mais on admet que ces interventions, destinées à corriger le jeu de la causalité, sont elles-mêmes soumises à la causalité. Dieu viole l’ordre du monde pour y faire surgir, non ce qu’il veut produire, mais des causes qui amèneront ce qu’il veut produire à titre d’effet. Si on y réfléchit, ces suppositions correspondent exactement à la situation de l’homme devant la matière. L’homme a des fins particulières qui l’obligent à des interventions particulières, lesquelles sont soumises à la loi de causalité. Qu’on imagine un grand propriétaire romain qui a de vastes domaines et de nombreux esclaves ; puis qu’on élargisse le domaine aux dimensions mêmes de l’univers. Telle est la conception de Dieu qui domine en fait une partie du christianisme, et dont la souillure contamine peut-être même plus ou moins le christianisme entier, excepté les mystiques. […] La conception absurde de la Providence comme intervention personnelle et particulière de Dieu à des fins particulières est incompatible avec la vraie foi. Mais ce n’est pas une incompatibilité évidente. Elle est incompatible avec la conception scientifique du monde ; et là l’incompatibilité est évidente. Les chrétiens qui sous l’influence de l’éducation et du milieu ont en eux cette conception de la Providence ont aussi la conception scientifique du monde, et cela sépare leur esprit en deux compartiments entre lesquels se trouve une cloison étanche ; l’un pour la conception scientifique du monde, l’autre pour la conception du monde comme domaine où agit la Providence personnelle de Dieu. De ce fait ils ne peuvent penser ni l’une ni l’autre. La seconde d’ailleurs n’est pas pensable. Les incroyants, n’étant arrêtés par aucun respect, discernent facilement que cette Providence personnelle et particulière est ridicule, et la foi elle-même est de ce fait à leurs yeux frappée de ridicule.