Cartel Mère, où l’art rencontre la technique

Cet article est issu de Cartel Mère, une étude de la manière dont l’art interroge la technologie et dont la technologie inspire l’art, publiée avec Cécile Jourdain entre juillet 2014 et avril 2015.

L’art interroge la technologie, et la technologie inspire l’art.

— John Lasseter.

Pourquoi opposer art et technique ? Les deux domaines sont intimement liés, au point que les anciens Grecs ne les dissociaient pas. Tout était τέχνη, capacité à mobiliser l’expérience humaine et la faire progresser.

L’architecture antique est une démonstration de rigueur mathématique, et la peinture médiévale est un support de transmission des connaissances scientifiques. Nicéphore Niépce a inventé une nouvelle forme d’art, et l’iMac est entré dans la collection permanente du MoMA.

Les jalons de l’histoire de l’art sont aussi des témoins de l’ingéniosité humaine, les grandes inventions ont donné naissance à de nouvelles formes d’expressions artistiques. L’art comme la technique s’inspire du monde et l’interroge, la technique comme l’art façonne le monde et le redéfinit.

Ces deux domaines sont aussi inextricablement liés que les deux faces d’une même pièce : ils dialoguent, se confrontent et s’enrichissent. Dialoguer, se confronter et s’enrichir, c’est aussi ce que font les idées de Cécile Jourdain, anthropologue, et Anthony Nelzin-Santos, journaliste techno.

Cartel Mère est le fruit de leurs (longues) discussions, un « lieu » où ils observeront, mois après mois, l’intersection de l’art et de la technique.

Le grand méchant Amazon

Le Parlement a définitivement adopté la « loi anti-Amazon », par un vote à l’unanimité au Sénat. Le texte, qui amende la loi Lang sur le prix unique du livre, interdit le cumul de la remise de 5 % et de la gratuité des frais de port. Déposé par des députés UMP, ce projet de loi a recueilli l’assentiment de l’ensemble des parlementaires de droite et de gauche, inquiets des conséquences de la concurrence « déloyale » d’Amazon sur les libraires françaises. Un secteur important dans le paysage culturel français puisqu’avec plus de 3 000 librairies, la France dispose de l’un des réseaux les plus denses du monde.

Le texte « prévoit que le prix de vente d’un livre en ligne est celui fixé par l’éditeur, hors remise des 5 % ». Cette remise est en fait déportée sur les frais de livraison, qui pourront être réduits d’« un montant équivalent à 5 % du prix du livre ». Un livre dont le prix est fixé à 10 € par l’éditeur pourra ainsi être vendu à 9,50 € en librairie, mais devra être vendu au moins 10,01 € en ligne : le prix plein du livre, plus celui des frais de port minorés au mieux de 0,50 €.

Amazon perd là son meilleur argument, celui de la gratuité des frais de port. Cela suffira-t-il à relancer l’activité des libraires ? Sans doute pas : souffrant d’une baisse des ventes de 2 à 3 % entre 2010 et 2012, elles doivent multiplier les mesures d’économies. Alors que les librairies de quartier réduisent leurs stocks, la firme de Jeff Bezos propose plus d’un demi-million de références en français, livrées en 24 heures à peine.

Et Amazon ne devrait pas avoir de mal à contourner la loi, grâce à son service Premium, ou à minimiser ses effets en ne facturant la livraison qu’un centime symbolique. Ce que ne pourra pas forcément faire la Fnac, autre distributeur touché par cette loi. Un distributeur dont l’entrée sur le marché de la libraire avait d’ailleurs motivé la création du prix unique du livre, avec l’insuccès que l’on sait. Laminées par les grandes surfaces et les franchises, les librairies indépendantes ne représentent plus qu’un cinquième des points de vente de livres.

À propos de livres et d’Amazon, il est impossible de précommander un ouvrage publié par Hachette dans la plus grande librairie du monde. Officiellement, la chose n’est que la conséquence malheureuse d’une querelle entre un distributeur et son fournisseur. Officieusement, Amazon (ab)use encore de sa position de quasi-monopsone pour revoir à la hausse sa commission — Macmillan avait plié en 2011, Warner l’a fait dans le domaine des films il y a quelques jours. Hachette résistera-t-elle ? Des éditeurs britanniques estiment qu’accepter les conditions d’Amazon reviendrait à prendre le chemin d’un « suicide assisté ».

Enfin, Amazon a présenté son premier smartphone, le Fire Phone. Tout ou presque a été dit sur ses quatre capteurs frontaux et son interface « Dynamic Perspective », au point que sa fonction « Firefly » a été largement sous-estimée. Elle est pourtant liée à un bouton dédié, et promet d’être capable d’analyser en temps réel l’environnement de l’utilisateur et d’y détecter livres, CD, DVD… et œuvres d’art. Dans ce dernier cas, le système récupère des informations sur le web pour afficher un cartel virtuel en surimpression. Une fonction particulièrement originale qui détonne dans ce smartphone tout entier conçu pour renforcer l’écosystème de contenus d’Amazon.

Une œuvre sous l’œuvre, une œuvre sur l’œuvre

Une équipe de scientifiques et d’experts en art ont découvert un dessin caché sous La Chambre bleue, une des premières œuvres maitresses de Picasso. Son existence était soupçonnée depuis 60 ans et avérée depuis les années 1990, après qu’une exposition aux rayons X a révélé un dessin plus que flou sous la célèbre peinture. Il aura fallu cinq ans de recherche aux experts de la Phillips Collection (Washington), de la National Gallery of Arts, de l’Université de Cornell et du Delaware’s Winterthur Museum, pour aboutir à la capture nette de cette œuvre sous l’œuvre : un portrait d’un homme, portant barbe et nœud papillon, la tête appuyée sur sa main. Encore au début de sa carrière et sans-le-sou, Picasso a eu recours à ce moyen pour coucher ses idées. C’est la troisième œuvre de ce peintre qui en cache une autre, avec La Vie et La Repasseuse.

Le Cooper Hewitt Design Museum ouvre ses archives à la transformation par le public. Quinze écrans interactifs placés dans le musée refait à neuf et agrandi permettent de dessiner, modeler et explorer virtuellement la collection Cooper Hewitt, à l’aide d’un stylo électronique. Celui-ci, couplé à l’identifiant unique du ticket du visiteur, permet de sauvegarder plusieurs objets (tasse, motif de papier peint…) au cours de la visite, par une simple pression sur les cartels. Une fois chargées dans un des écrans interactifs, les images sont modifiables à volonté, et peuvent être projetées sur les murs de la Salle d’Immersion. Basé sur l’attitude des visiteurs, leur curiosité, leur ouverture, leur intérêt et leur engagement, le concept est destiné à évaluer la capacité du musée à réfléchir, comme un miroir, la personnalité propre du visiteur en le laissant exprimer la créativité que la collection a pu susciter en lui.

La chronologie de Netflix

Le lancement de Netflix en France se précise. Le service de streaming américain débarquera à l’automne avec des offres de 7,99 à 11,99 € par mois, selon la qualité du flux vidéo et le nombre d’appareils connectés. Le bouquet de séries fera place à 20 % de productions européennes, dont une série originale tournée en France. Mais il ne comprendra pas House of Cards, pourtant produit par Netflix : la société américaine doit respecter l’accord de distribution qui la lie à Canal+. Netflix respectera aussi la chronologie des médias, et ne diffusera donc pas de films de moins de trois ans — une manière d’apaiser le gouvernement et le CNC alors que le service de streaming n’y était pas tenu, son siège européen étant localisé aux Pays-Bas.

Des bibliothèques sans livres ?

Aurélie Filippetti a promis un « texte de référence » sur les bonnes pratiques en matière de modalités d’acquisition et de mise à disposition des livres numériques en bibliothèque. La ministre de la Culture prendra peut-être exemple sur le modèle américain, où le prêt de livres numériques se développe rapidement malgré une mauvaise information du public de lecteurs. Après une expérience d’un an qui a prouvé que le prêt en bibliothèque n’avait pas d’effet sur les ventes et le piratage, l’éditeur Simon & Schuster a en tout cas décidé de rendre l’intégralité de son catalogue de 10 000 ouvrages numériques accessible au prêt en bibliothèque. Un mouvement qui doit s’accompagner d’une réflexion sur le rôle de ces lieux, comme l’ont fait les cabinets Mecanoo Architecten et Martinez+Johnson Architecture en travaillant sur la rénovation de la Martin Luther King, Jr. Memorial Library à Washington DC. Une bibliothèque qui, presque vidée de ses livres, deviendra un lieu de recherches, un centre de conférences, un lieu d’exploration pour les enfants… et même un lieu d’habitation !

Préserver le passé en regardant vers le futur

« “Institution de mémoire” n’implique pas passéisme » ! C’est le cri du cœur de Guy Berthiaume, qui quittera prochainement le poste de président-directeur général de Bibliothèque et Archives nationales du Québec qu’il a occupé pendant cinq ans. Cinq ans pendant lesquels il a ouvert les archives aux divers acteurs culturels et éducatifs de la belle province, tout en engageant de grands travaux de développements technologiques malgré des coupes budgétaires drastiques. Un pari sur le futur qui trouve un écho dans les recommandations de la Bibliothèque du Congrès en matière de formats de fichiers : notre présent ne deviendra le passé des générations futures qu’à condition que nous nous débarrassions des formats propriétaires et des mesures de protection numériques, qui menacent la pérennité des documents que nous produisons pourtant à un rythme jamais vu dans l’Histoire.

Censure privée, censure publique

Quand bien même ces documents seraient parfaitement ouverts qu’on pourrait toujours les perdre : Google a commencé à supprimer des résultats de recherche au nom du « droit à l’oubli » institué par la Cour de justice de l’Union européenne. Une décision salutaire à court terme, mais qui pose la question de l’accès à ces documents — et donc de leur existence même dans la masse du big data — à plus long terme. De fait, les causes les plus nobles provoquent parfois des réactions dommageables. Le projet de loi pour l’égalité entre les femmes et les hommes en est une autre preuve, lui qui aura sans doute comme conséquence la destruction de milliers de documents par les hébergeurs, sans intervention d’un tribunal et donc sans notification quelconque. Des formes de censures qui créeront des vides sur des aspects importants de notre société et de notre culture, qui ne manqueront pas d’interroger les futurs historiens.