Je suis écolo, donc je ne rejette pas le nucléaire

On allumera des feux pour attester que deux et deux font quatre. On tirera l’épée pour prouver que les feuilles sont vertes en été. Nous serons amenés à défendre non seulement les incroyables vertus de la vie humaine, mais quelque chose de plus incroyable encore, cet immense et impossible univers qui nous confronte. Nous combattrons pour des prodiges visibles comme s’ils étaient invisibles. Nous contemplerons l’herbe impossible et les cieux avec un étrange courage. Nous serons de ceux qui ont vu et qui pourtant ont cru1.

À mon sens, toute politique écologiste devrait reposer sur trois piliers, correspondant à trois temporalités :

  • sobriété : limiter au maximum la portée du dérèglement climatique ;
  • adaptabilité : s’adapter aux conséquences du dérèglement climatique ;
  • durabilité : combattre le dérèglement climatique.

Trois objectifs en découlent :

  • réduire le plus rapidement et le plus massivement possible les émissions de gaz à effet de serre ;
  • construire une société plus résiliente et plus solidaire ;
  • concevoir des technologies et des formes d’organisation pour exploiter le dérèglement climatique à notre avantage, pour annuler certains de ses effets, ou pour combattre directement ses causes.

Malgré ses énormes inconvénients, comme les conséquences de l’extraction de l’uranium2 et la menace renouvelée de prolifération, le nucléaire me semble répondre aux trois.

Une source d’énergie « bas carbone »

L’empreinte carbone de l’énergie produite par les centrales nucléaires est parmi les plus faibles : 12 gCO2-éq/kWh selon la valeur médiane retenue par le troisième groupe de travail du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC)3. Une valeur identique à l’empreinte carbone de l’éolien en mer, et quatre fois inférieure à celle des fermes solaires. En France, ce chiffre tombe à moins de 6 gCO2-éq/kWh4 selon la base de données ECLD de la Commission européenne5.

Bien que certains prétendent le contraire, ces chiffres recouvrent l’intégralité du cycle de vie du nucléaire, de l’extraction du minerai au démantèlement des centrales, selon une méthode d’évaluation normalisée et consensuelle6. Il est vrai que l’empreinte carbone du nucléaire varie du simple au décuple selon les pays, mais même en retenant les pires chiffres7, il reste sept fois moins émetteur que le gaz naturel et seulement 15 % plus que le photovoltaïque.

Pourtant, 69 % des Français pensent que « le nucléaire contribue à la production de gaz à effet de serre », une proportion qui monte à 86 % chez les moins de 35 ans8. Je me demande à quel point les images des reportages et des documentaires, qui entretiennent la confusion entre les énormes tours aéroréfrigérantes aux gigantesques panaches9 et la petite centrale au pied, façonnent l’imaginaire collectif.

Certains militants écologistes sont obnubilés par la question du stockage des déchets, qui pose certes d’immenses problèmes environnementaux et civilisationnels10 à (très) long terme, mais aucun problème climatique à (très) court terme11. Comme je n’aime rien mieux que la logique, je préfère m’assurer de la survie de l’espèce humaine, avant de m’assurer qu’elle pourra repérer les sites d’enfouissement des déchets nucléaires.

Une source de stabilité énergétique

Le nucléaire peut faciliter notre transition vers un mix 100 % renouvelable, comme un filet de sécurité qui permettrait d’éprouver des sources expérimentales, ou plus simplement comme une composante d’un système visant à « sécuriser » le remaillage de la grille. L’éolien et le photovoltaïque sont des sources variables plutôt qu’intermittentes12, dont la production est prévisible à l’échelle de quelques dizaines d’heures. Le nucléaire est une source plus intermittente, mais sa production est prévisible à plus long terme.

Ces sources sont donc complémentaires — reste que le nucléaire n’est évidemment pas une énergie renouvelable, et n’a donc pas vocation à rester la principale source d’approvisionnement, ni même une source importante. C’est plutôt un vecteur de stabilité, qui permet de compenser les éventuelles défaillances des autres sources d’approvisionnement, appelées à prendre la relève en tête du mix énergétique français. Bien sûr que la biomasse et l’hydroélectrique peuvent jouer le même rôle ! Mais elles ne sont pas exemptes de problèmes13.

Aucune « solution » de lissage et de stockage ne l’est. Les fermes de batteries, comme celle déployée en Australie ? Elles offrent une puissance encore relativement réduite, et posent elles aussi les questions de l’extraction des minerais et du recyclage des déchets. Le vehicle-to-grid ? D’aucuns hurleront à la dystopie communiste, et ces systèmes exigent un surplus de technologie, alors que le futur passera aussi — et peut-être surtout — par des solutions low tech.

Les centrales solaires thermodynamiques et les stations de transfert d’énergie par pompage14 ? Des monstres d’acier et de béton, des paysages défigurés, des écosystèmes déséquilibrés. Quelques-unes des sources les plus réactives et les plus prévisibles, les centrales au gaz et au charbon, sont aussi les plus polluantes. Le nucléaire apparait comme un moindre mal à court terme, parce qu’il possède l’avantage… de sa présence.

S’il faut débrancher les centrales nucléaires vieillissantes, il faut le faire non seulement en préservant la capacité du réseau, mais aussi en diminuant ses émissions. Force est de constater que le compte n’y est pas. Il faut décarboner plus vite que l’on dénucléarise, il faut décarboner massivement aujourd’hui pour dénucléariser facilement demain. Gardons les centrales les plus récentes sous le coude, comme un fusible qui sautera à la fin de la transition vers des énergies 100 % renouvelables et 100 % programmables.

Une transition qui devra aussi comporter des mesures d’« effacement », c’est-à-dire de réduction de la consommation, probablement assortie d’un mécanisme de rémunération des négawatts. Il ne faut pas seulement diversifier le mix énergétique français, il faut concevoir un réseau toujours plus résilient, qui sera capable de résister aux aléas météorologiques et aux tristes certitudes climatiques.

Nous devons le faire en sortant du débat franco-français sur le nucléaire. Nous ne pouvons pas demander au reste du monde de ne pas vivre « comme nous ». Il veut, il peut, il doit, atteindre notre niveau de richesse, de confort, de sécurité, de santé. Pour qu’il puisse le faire, nous devons vivre de manière plus durable, plus frugale, plus intelligente, plus respectueuse des limites planétaires. S’il faut garder trois centrales nucléaires pour y parvenir rapidement…

Une source d’espoir technologique

À très long terme, il ne fait aucun doute que la gestion des déchets nucléaires représente un défi civilisationnel majeur. Les réacteurs à ondes progressives et les réacteurs à neutrons rapides pourraient utiliser les combustibles usagés, et sensiblement mitiger ce problème. S’ils sont encore des rêves de milliardaires15 et de chercheurs, une stratégie publique de développement pourrait favoriser leur industrialisation. Quitte à consacrer quelques milliards à la filière du nucléaire, le financement de la recherche fondamentale ne serait pas le pire investissement.

Et pas seulement en physique : il faut développer les capacités de démantèlement et de retraitement, améliorer l’efficacité des systèmes de transmission de l’électricité, repenser le droit et la philosophie des énergies avec la multiplication des sources, assurer notre indépendance dans la production des isotopes médicaux, étudier la sociologie et la psychologie de l’acceptabilité des sources de production et de la gestion des sites de stockage… Au passage, on pourrait consacrer quelques pesetas aux techniques de captation et d’élimination du CO2.

De la même manière, il faut continuer de soutenir les projets Iter et Demo, et la mise au point de réacteurs nucléaires à fusion. La diversification du mix énergétique, le « recyclage » des déchets nucléaires, et la maitrise de technologies avancées nous mettraient définitivement à l’abri des besoins énergétiques. Et nous permettraient de faire des choix sociétaux avec l’assurance d’une sécurité énergétique pour les siècles à venir, à l’échelle planétaire.

En somme, parce que je suis écolo, je refuse de rejeter le nucléaire en bloc. Mais pas la filière telle qu’on la conçoit actuellement, ni le nucléaire tel qu’on peine à le concevoir aujourd’hui, c’est certain.


  1. G. K. Chesterton, ‌Hérétiques, Paris, La République des Lettres, 2017. ↩︎

  2. Comme dans les mines exploitées par l’entreprise française Orano (ex-Areva) au Niger, sujet du documentaire La Colère dans le vent réalisé par Amina Weira. ↩︎

  3. Steffen Schlömer et al., « Annex III: Technology-specific cost and performance parameters », in Climate Change 2014 : Mitigation of Climate Change. Contribution of Working Group III to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change, Cambridge, Cambridge University Press, 2014, p. 1335 (PDF). ↩︎

  4. 5,3 gCO2-éq/kWh pour être précis. L’écart s’explique par les « faibles » émissions du réseau électrique français, alors que la valorisation de l’uranium représente une bonne part de l’empreinte carbone de la filière, et de la qualité du combustible produit en France. Il serait encore plus grand si les données étaient revues pour prendre en compte les nouvelles méthodes d’enrichissement. ↩︎

  5. La base ECLD est abandonnée depuis juin 2018, au profit du réseau LCDN, duquel je n’ai pas réussi à extraire les dernières données. ↩︎

  6. S’il ne recouvrait que les émissions directes, il serait…nul. ↩︎

  7. 14,9 gCO2-éq/kWh selon le rapport Changements climatiques et énergie nucléaire publié en 2015 par l’Agence internationale de l’énergie atomique (PDF), et jusqu’à 66 gCO2-éq/kWh en moyenne selon une étude menée en 2008 par Benjamin K. Sovacool (PDF). ↩︎

  8. Selon un sondage réalisé en avril 2019 par BVA pour le compte d’Orano (PDF). ↩︎

  9. De vapeur d’eau. Sur la perception du nucléaire, voir Sylvestre Huet, « Nucléaire et climat : la grande tromperie », {Sciences2}, 11 avril 2018. ↩︎

  10. Le domaine de la « sémiotique nucléaire », qui vise à empêcher l’accès aux sites de stockage des déchets à l’échelle de dizaines de milliers d’années, est passionnant. Sur le sujet, voir « Und in alle Ewigkeit: Kommunikation über 10 000 Jahre: Wie sagen wir unsern Kindeskindern wo der Atommüll liegt? », Zeitschrift für Semiotik, 6 (3), 1984. Ou, plus récemment et plus simplement, le documentaire Into Eternity réalisé par Michael Madsen, sur la construction du site de stockage finlandais Onkalo. ↩︎

  11. Le stockage représente 2 % des émissions de la filière nucléaire. C’est l’absence de perspective temporelle, et une certaine propension à inverser les causes et les conséquences, qui nous fait craindre l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure mais ignorer l’enfouissement des pales en fibre de carbone des éoliennes (je ne parle même pas des circuits en silicium des panneaux photovoltaïques). Nous avons vraiment un problème de conception du cycle de vie des sources de production d’énergie, et pas seulement dans le nucléaire. C’est aussi un angle mort des énergies renouvelables, et nous allons au-devant de sacrées déconvenues si nous refusons de changer d’approche. Sur le sujet, voir Kris De Decker, « How to Make Wind Power Sustainable Again », Low-Tech Magazine, 2 juin 2019. ↩︎

  12. RTE, Panorama de l’électricité renouvelable au 31 décembre 2019, p. 5 (PDF). ↩︎

  13. La biomasse présente l’inconvénient de mettre la pression sur des ressources déjà affectées négativement par le dérèglement climatique, d’être une source importante de pollution de l’air par les particules fines, et d’être probablement moins « propre » qu’elle le prétend. Sur ce dernier point, voir notamment John Gunn, David Ganz et William Scott Keeton, « Biogenic vs. geologic carbon emissions and forest biomass energy production », GCB Bioenergy, 4, 2012 (PDF). Deuxième source d’électricité française (et la première renouvelable), l’hydroélectrique présente l’inconvénient d’être affecté négativement par le dérèglement climatique, et ses effets directs sur l’environnement sont maintenant bien connus. Ce qui ne fait que montrer, au-delà de la seule question du nucléaire, l’importance d’une diversification du mix énergétique français. ↩︎

  14. Mes solutions favorites, avec les systèmes de chauffage et de refroidissement solaire domestiques, et plus généralement tous les systèmes de production distribuée et d’autoproduction. ↩︎

  15. Bill Gates, « Innovating to zero! », TED2010, février 2010. ↩︎