De la grève numérique

Cécile et Gaëtan, « community managers en grève », Mediapart :

En cessant de travailler, le CM peut être immédiatement remplacé par un autre, un « mouton à cinq pattes », une « licorne », un chargé de com polyvalent (et puis, Facebook, tout le monde peut s’en occuper, pas vrai ?). Quand ce ne sont pas les humains, ce sont les machines, les bots, les flux automatisés – que nous avons nous-mêmes mis en place pour nous libérer des tâches les plus fastidieuses – qui nous remplacent. Cette automatisation est a priori pleine de promesses : permettre de réduire le temps de travail ou avancer l’âge de départ à la retraite, comme le rappelle cette excellente tribune de #OnEstLaTech, signée par plusieurs salariés du service technique de Mediapart. Cependant aujourd’hui, un peu comme la ligne 1 ou 14 du métro de Paris qui continue à tourner pendant la grève des agents RATP, on a l’impression que tout fonctionne tout seul. Comment envisager cesser le travail et faire pression sur le gouvernement dans ces conditions ?

À ceci près que les lignes de métro automatisées ne tournent pas toutes seules ! La RATP réquisitionne le « personnel non gréviste », qui « pilote la ligne depuis un poste de commandement centralisé », comme ces pousseurs de joysticks pilotent les drones qui massacrent des civils innocents à quelques milliers de kilomètres de distance. Une tâche autrefois réalisée par un travailleur spécialisé peut être effectuée, après son « automatisation », par le moindre tâcheron venu.

Cécile et Gaëtan peuvent-ils être remplacés par des « flux automatisés » ? Je ne le crois pas, du moins pas sans dommages1. Un flux de tweets qui duplique le flux d’actualité, ce n’est tout de même pas la même chose qu’un flux éditorialisé, qui s’adapte aux aléas de l’actualité et aux habitudes des lecteurs. Les (bons) community managers définissent un ton et un rythme, dont les perturbations sont d’autant plus remarquables que la « communauté » est fédérée2.

Mais quand certains débrayent pour aller à la manifestation, d’autres préfèrent bloquer pour aller à la confrontation. Les personnels d’OpenEdition ont ainsi voté la fermeture temporaire de Calenda et d’Hypothèses, entre autres services numériques, comme d’autres ont bloqué des raffineries et coupé des transformateurs électriques. Je ne suis pas convaincu que ce modèle soit adapté au web, surtout dans le cas d’une plateforme qui n’a d’autre raison d’être que la libre diffusion de l’information.

Opposés à la privatisation des transports en commun, les conducteurs de bus australiens avaient mené une grève… des valideurs. Les « jours sans ticket » ont fait florès, notamment au Japon. Ces formes de protestation s’attaquent aux moyens automatisés de production, bloquent les machines qui facilitent l’aliénation du travailleur progressivement dépouillé de toute forme d’autonomie, d’une manière qui attire la sympathie des autres travailleurs plutôt que d’attiser leur ressentiment.

Comment les adapter au web ? En débranchant les systèmes de pistage des régies publicitaires et des réseaux sociaux, par exemple, pour enrayer la machine du capitalisme de surveillance. Voilà qui serait bien plus subtil que le blocage pur et simple, n’empêcherait absolument pas la diffusion de l’information, mais aurait un effet matériel direct. Une véritable grève numérique, en somme.


  1. Je passe suffisamment de temps à gérer les forums de MacGeneration pour savoir quel effet un community manager, même discret, peut avoir sur la direction d’une « communauté numérique ». ↩︎

  2. Comme, précisément, celle de Mediapart. ↩︎