L’année 2020 en livres

« Pour bien écrire il faut bien lire », disait ma grand-mère, qui devait sans doute l’avoir lu. Alors je lis – plusieurs dizaines d’articles par jour, deux ou trois journaux par semaine, quelques magazines par mois, et une trentaine de livres par an. Même cette année.

Écrire ou lire, il faut parfois choisir. Dans le nouveau monde imaginé par les productivistes béats, j’aurais dû profiter des confinements pour apprendre trois nouvelles langues et deux nouveaux instruments. Dans notre bon vieux monde réel, j’ai préféré cuisiner et dormir, pour traverser cette période sans (trop de) séquelles physiologiques et psychologiques. Mais à l’exception de livres largement entamés comme L’enracinement et d’un opuscule de David Foster Wallace, j’ai peu lu pendant le premier confinement, tout occupé à déplorer les problèmes de conception de l’attestation de déplacement dérogatoire et la dangereuse inutilité des applications de surveillance des contacts.

Relire avec les revues. À l’inverse, j’ai trouvé le temps long pendant le deuxième confinement, dont je n’ai été qu’un simple spectateur. Entre les deux toutefois, les revues et les magazines m’ont remis le pied à l’étrier. Des petits articles aux gros bouquins, j’ai progressivement retrouvé mes habitudes de lecture. Je suis maintenant abonné au Monde diplomatique et à la London Review of Books, des lectures exigeantes et stimulantes, qui me forcent à creuser. J’ai retrouvé un peu de la vivacité intellectuelle que j’avais perdu depuis la fin de mes années universitaires (quand je passe déjà le plus clair de mon temps enfermé entre quatre murs).

Profondeur et ampleur. Je crois que cela se ressent dans la diversité de mes lectures. Je n’ai pas seulement lu des ouvrages consacrés aux technologies, même si Facebook: The Inside Story est l’une des meilleures monographies des dernières années, que je repense souvent à Why I Am Not Going to Buy a Computer, et que How to Do Nothing de Jenny Odell et Ten Arguments For Deleting Your Social Media Accounts Right Now de Jaron Lanier auront des conséquences profondes sur mes usages dans les prochains mois. J’ai aussi lu des bouquins d’histoire (Les noms d’époque), de sociologie (Factfulness, En attendant les robots, Les bobos n’existent pas), d’urbanisme (Champs Élysées, La Part-Dieu), de sciences (Soonish), et de philosophie (Petite philosophie du marcheur, L’enracinement). Pour la première fois depuis longtemps, mes lectures ne sont pas seulement profondes, mais aussi amples.

Ex libris. Quatre ans après mon dernier déménagement, mes bibliothèques débordent à nouveau. Des piles de bouquins s’entassent sur la table basse, et des caisses pleines se cachent derrière le canapé. Je compte donner une centaine de livres dans les prochains mois, mais aussi concevoir un ex libris pour marquer les livres que je conserverai ad vitam œternam. C’est une bonne excuse pour me remettre à dessiner, pour m’initier à la linogravure, et surtout pour lire le catalogue d’une belle exposition du British Museum et un recueil de petits essais sur la lecture.

Du roman et autres fictions. Je lis toujours autant d’œuvres de non-fiction, et je crois que je n’aurais pas pu choisir un meilleur moment pour relire Si c’est un homme de Primo Levi. Mais cette année, j’ai essayé de varier les plaisirs avec des romans très différents les uns des autres et de mes lectures habituelles. J’ai bien fait : j’ai adoré My Year of Rest and Relaxation d’Ottessa Moshfegh et j’ai adoré détester Esther d’Olivier Bruneau, l’écriture saccadée de Manuel Vilas (qui m’a passionné) répondait parfaitement à l’écriture éthérée de Yōko Ogawa (qui m’a laissé sur ma faim), et c’est toujours un plaisir de lire et relire Gabriel García Márquez.

Bullons. Lors de notre seul déplacement depuis le début de la pandémie, au Mans, nous nous sommes évidemment arrêtés dans une librairie. Et quelle librairie ! Bulle est un temple consacré à la bande dessinée, où j’ai découvert deux biographies graphiques, celle de George Orwell par Pierre Christin et Sébastien Verdier et celle de Nellie Bly par Luciana Cimino et Sergio Algozzino. J’ai fini l’année en dévorant la compilation des trois premiers albums du Psycho-investigateur de Benoît Dahan et Erwan Courbier, et l’intégrale de DMZ m’attend.

Écouter, ce n’est pas lire. Les confinements ont fait voler en éclats mon projet de « lire » un livre audio par mois. J’ai écoulu trois ouvrages : Becoming de Michelle Obama, Sapiens de Yuval Noah Harari, et Permanent Record d’Edward Snowden. Ce n’est pas assez pour répondre à toutes mes questions sur les livres audio, mais une chose est déjà claire, ce n’est pas le meilleur support pour lire des essais. Audible permet d’enregistrer des « clips », mais pas de les télécharger ni même de les consulter depuis son site web, ce qui rend leur transcription particulièrement pénible. Or je m’approprie mes lectures en soulignant des passages, en griffonnant dans la marge, en mettant mes notes au propre pour les publier. Sur ce plan, écoulire n’est pas lire. Mais comme j’ai acheté une demi-douzaine de livres avant de suspendre mon abonnement, je prolongerai l’expérience en 2021.