Récemment (10)

Quelques réflexions notées ces derniers jours, sans rime ni raison, prenez-les comme vous voulez.


StopCovid est une catastrophe politique, industrielle, et intellectuelle. Le pied gauche dans une société de conseil fort mystérieuse et le pied droit dans le conseil scientifique Covid-19, dans un mélange des genres digne d’une république bananière, Aymeril Hoang appelle à la « souveraineté face à Apple et Google ». Mais où est la souveraineté dans un projet dont l’État s’est dépossédé au profit d’un consortium d’acteurs privés, soutenu par des entreprises infusées de capitaux étrangers ?

Quelques-uns des meilleurs diplômés de Paris-Saclay1 et Paris-Sorbonne2, pour ne citer que deux universités françaises mondialement réputées, ont façonné le monde informatisé qui nous entoure. À moins de trois kilomètres de l’Élysée, Apple emploie parmi les meilleurs chercheurs en sécurité du pays, et conçoit des applications et des services installés sur deux-milliards d’appareils3. À moins de deux kilomètres du ministère de l’Intérieur, Google et Facebook recrutent des centaines de spécialistes de l’intelligence artificielle et de la réalité virtuelle, mais aussi… du flicage numérique.

Cette « filière française », qui relie directement Paris à San Francisco, ne date pas d’hier. Mais le gouvernement et ses conseillers conçoivent le développement comme un sujet industriel, qui doit être confié aux « entreprises de services » (quand bien même cette crise montre les défauts mortels de l’externalisation), alors que c’est un sujet général, qui devrait être confié aux meilleurs esprits de notre nation (quand bien même ils travailleraient pour Apple et Google3). La start-up nation ignore ses forces vives. Comment peut-elle espérer rester dans la course, quand elle est incapable de reconnaitre la ligne de départ ?


Après quelques semaines de réunions quotidiennes, les ingénieurs ont simplifié les effets et les animations de leurs applications de téléconférence. Cachés derrière leurs masques, ils ont dû modifier la mécanique des systèmes de reconnaissance biométrique. Ces adaptations corrigent des contrariétés immédiates, mais annoncent des revirements qui auront des effets prolongés.

Le port du masque bouscule les systèmes de reconnaissance faciale, mais pourrait précipiter la conception de systèmes plus généralistes… et plus dangereux. La distanciation sociale renforce les réseaux sociaux, mais aussi les risques d’impair numérique. Le télétravail consacre l’utilisation des équipements personnels sur le « lieu de travail », mais fait craindre l’intrusion de l’employeur sur l’espace personnel.

Comment les besoins du « monde d’après » changeront-ils la trajectoire des technologies ? Comment influeront-ils sur la conception des appareils mobiles et le déploiement des réseaux cellulaires ? Que signifient-ils pour le développement de l’informatique vestimentaire d’une part, et des assistants domestiques d’autre part ? Et surtout : allons-nous avoir des webcams décentes sur nos ordinateurs portables ?


« On saura s’en souvenir le moment venu », dit le secrétaire d’État au Numérique, une menace qui montre la déliquescence totale de la classe politique française, et consacre l’abandon définitif des prérogatives et de la primauté de l’État. Les opérateurs avaient crié à la « congestion », pour mieux revenir à la charge contre la neutralité des réseaux. Le gouvernement crie à la « souveraineté », pour mieux revenir à la charge contre le chiffrement et la confidentialité numérique. La République des copains prépare le prochain tour de vis du coup d’État permanent. Nous devons nous préparer au combat contre la tentation de l’autoritarisme numérique.

Regarder

Unorthodox (Anna Winger et Alexa Karolinski/Netflix). Je ne sais toujours pas quoi penser de cette mode des miniséries qui auraient pu être des films qui auraient duré trois fois moins longtemps sans que l’on y perde vraiment au change.

Les Quatre Cents Coups (François Truffaut/Netflix). Peut-on être nostalgique d’une période que l’on n’a pas connu ?

Nadiya’s Time to Eat (BBC/Netflix). Pourquoi peler quatre pommes, quand on peut utiliser un produit ultratransformé, pourquoi composter quelques épluchures, quand on peut jeter trois couches d’emballage à peine recyclables ? Le pire du consumérisme bête et condescendant, façon « vous êtes un pauvre ouvrier, vous n’avez pas le temps de cuisiner de bons repas avec des produits frais, et puis votre famille est incapable de sentir l’odeur de la boite et le gout du surgelé. »

Upload (Greg Daniels/Amazon Prime Video). The Simpsons, The Office, Parks and Recreation… le CV de Greg Daniels est long comme le bras. Upload n’est pas fait du même bois, mais m’a parfois rappelé The Good Place, ce qui n’est probablement pas une mauvaise chose.

The Great Dictator (Charlie Chaplin/Netflix). Je le regardais d’un œil distrait, et puis à l’approche du monologue final, je me suis dressé face à l’écran, comme la première fois. Hynkel et le barbier anonyme disparaissent, l’ombre de Charlot se dissipe, il ne reste plus que Charlie Chaplin, dont le regard semble puiser dans la conscience américaine. Ces quelques minutes devraient être diffusées avant chaque intervention du pet de nonne coiffé d’un rat mort que trois rednecks osent encore appeler « Mister President ».

Jerry Seinfeld : 23 Hours to Kill (Netflix). Titre alternatif : Seinfeld from 1990 does Seinfeld in 2020.

Écouter

Brotherhood (The Gene Harris Quartet). Un album qui sent la fin de soirée de mariage dans le New Jersey vaguement mafieux du milieu des années 1990. Mais qui a dit qu’on ne pouvait pas faire du straight jazz parfaitement plaisant dans le New Jersey vaguement mafieux du milieu des années 1990 ? (Mention spéciale pour « The Sidewinder », un classique de la grille de Jazz24.)

Beethoven : Missa solemnis (Bach Collegium Japan/Masaaki Suzuki). Une interprétation bachifiante de la Missa solemnis, aussi langoureuse et voluptueuse dans le Sanctus et l’Agnus que nonchalante et trainante dans le Gloria.

In Odd We Trust (Rémi Panossian Trio). Une idée pour les éditions First : commandez Le trio de jazz contemporain pour les nuls au plumitif qui prétend maitriser la cuisine brésilienne et l’informatique quantique, à moins que ce ne soit la cuisine quantique et l’informatique brésilienne, et glissez In Odd We Trust dans chaque copie. Ces trois-là savent exactement ce qu’ils font, et c’est formidablement plaisant.

Bach : Cantatas, vol. 8, 9, et 10 (Bach Collegium Japan/Masaaki Suzuki). Le catalogue d’Apple Music commence au huitième volume, allez savoir pourquoi.

Hybrid (Jure Pukl/Matija Dedić). L’image d’une plage normande, au petit matin et sous un ciel gris, pendant toute l’audition. Étrange synesthésie, mais c’est aussi pour cela que j’écoute du jazz.

Quiver (Ron Miles/Bill Frisell/Brian Blade). Brian Blade est décidément mon batteur favori.

De Falla : L’Amour sorcier, Le Tricorne, Nuits dans les jardins d’Espagne (RSO Berlin/Lorin Maazel). Après avoir regardé le « Boléro Juilliard », j’étais dans un état d’esprit hispanisant. (Certes, il ne m’en faut pas beaucoup.) El sombrero de tres picos reste un délice sirupeux de cliché musical espagnol. Et la « Danza Ritual del Fuego » d’El Amor Brujo reste l’un des morceaux favoris.

Lire

Je n’ai pas pu m’empêcher d’intercaler des lectures entre mes lectures intercalaires. J’ai terminé Soonish, qui prenait la poussière sur ma table de chevet, et lu Ex Libris d’une traite. Par ailleurs, je retiens ces articles :


  1. Plus précisément, de la faculté des sciences de l’ancienne université Paris-Sud (Paris 11). Bertrand Serlet et Jean-Marie Hullot sont passés par Orsay, comme une bonne partie de l’équipe de développement de Mac OS X, ou plus récemment quelques cadres des divisions iCloud et Siri. ↩︎

  2. Plus précisément, de la faculté des sciences de l’ancienne université Pierre-et-Marie-Curie (Paris 6). Avant de recevoir le prix Turing, Yann Le Cun, pionnier de l’apprentissage profond qui dirige aujourd’hui les recherches de Facebook dans le domaine de l’intelligence artificielle, a reçu un doctorat de l’UPMC. ↩︎

  3. Et quand bien même ils ne seraient ni développeurs ni épidémiologistes, car je n’imagine pas que l’on puisse développer une telle application sans le concours de philosophes, de sociologues, de juristes. Cette application ne doit pas être confiée à la société plutôt qu’à une société, l’urgence de l’action ne doit pas empêcher la réflexion. ↩︎