Récemment (14)

« Tiens, je ne le savais pas ! » Voilà une phrase que vous n’entendrez jamais sortir de la bouche des experts en robe de chambre qui alimentent les timelines et autres murs. Elle me semble pourtant être d’une importance cruciale. J’aurais bien du mal à sortir du lit sans avoir la certitude que je vais, au moins une fois dans la journée, apprendre quelque chose de nouveau.

Et puis je m’inquiète de la tentation de la négativité permanente. Je la comprends : avec Kusikia hier, ou métro[biblio]dodo aujourd’hui, je sais combien il est facile – et même plaisant – d’écrire des critiques négatives. Mais après dix et quelques années de tests, qu’il convient bien de qualifier de critiques technologiques, j’ai bien saisi les limites de l’exercice.

Critiquer, c’est bien. Contribuer, c’est mieux. Alors pour dire « aujourd’hui j’ai appris »1 avec un grand sourire, contribuer plutôt que critiquer, j’ouvre métro[mémo]dodo. Les effets sont immédiats : ma vie a changé depuis que je considère, comme les Islandais, que les ordinateurs sont des prophétesses numériques.

Regarder

On achève bien les gros (Laurent Follea, Gabrielle Deydier, Valentine Oberti). Ridicules de naïveté et désespérantes de médiocrité, les petites saynètes inspirées du futur roman Métabo me rappellent mes nouvelles adolescentes de science-fiction, pleines d’émotions factices et de dialogues insipides. Elles desservent le propos de Gabrielle Deydier, qui n’avait pas besoin d’un tel artifice pour être concret et frappant. J’ai lâché, c’est incroyablement rare, vingt minutes avant la fin.

Merci Patron ! (François Ruffin). Lorsqu’il décroche finalement son CDI chez Carrefour, Serge Klur en vient presque à dire « merci Ruffin ». Le « journaliste » qui jubile après s’être fait virer manu militari de l’assemblée générale des actionnaires de LVMH, qui moucharde la barbouze, qui réprime un rictus lorsque le Ch’ti s’exprime maladroitement, ne vaut pas beaucoup mieux que le milliardaire qu’il dénonce. Lui aussi exploite plus faible que lui. Lui aussi consacre la fin de l’action collective. Lui aussi croit pouvoir définir « le peuple ». La gauche bourgeoise, qui applaudissait à tout rompre dans les salles et se confondait en compliments obséquieux dans les colonnes des journaux, ne comprend pas son propre effondrement moral. Gênant. Obscène.

Parlement (Noé Debré). La petite série diffusée sur france.tv m’a parfois rappelé Au service de la France, et c’est probablement le meilleur compliment que je puisse lui faire.

Becoming (Nadia Hallgren). Dispensable. Mais quelle bande-son !

Écouter

Depuis que j’ai remplacé ma chaine Hi-Fi, rendue « obsolète » par les évolutions inconsidérées des services web2, par un amplificateur flanqué d’un serveur musical, j’écoute beaucoup plus de musique. Par conséquent, cette liste sera encore moins exhaustive qu’elle ne l’était déjà.

Brian Blade, Christian McBlade, Brad Mehldau, Joshua Redman, RoundAgain. Mon batteur favori, mon contrebassiste favori, l’un de mes pianistes favoris, mon batteur favori… Je dois dire que j’ai abordé RoundAgain avec fébrilité. Et si, vingt-six ans après MoodSwing, ces quatre-là ne s’entendaient plus ? Je n’avais rien à craindre : RoundAgain fait entendre la même alchimie des quatre individualités, la même capacité des uns à finir la phrase de l’autre, la même fraicheur mélodique collective. Dans la foulée, j’ai réécouté Superbass (McBride avec Ray Brown et John Clayton) et Trilogy 2 (Blade et McBride avec Chick Corea), et j’écouterai bientôt Angular Blues (Brian Blade avec Scott Colley et Wolfgang Muthspiel, qui a récemment travaillé avec Mehldau).

Ornette Coleman, The Shape of Jazz to Come. Au hasard du catalogue de Qobuz, je suis tombé sur la réédition de RevOla, aux aigus stridents et aux canaux instables, quand le son ne saute pas. De nombreux « labels » inondent les services de streaming de copies de copies de copies pourries, voire illégales, espérant racler quelques dixièmes de centimes de royalties. Les bases de données et les moteurs de recherche des services musicaux manquent terriblement d’intelligence, et un service « haute qualité » comme Qobuz devrait trier le bon grain de l’ivraie, plutôt que de redistribuer les énormes catalogues que l’on retrouve ailleurs.

Norah Jones, …Featuring Norah Jones. En achetant quelques disques pour compléter ma collection3, après la sortie de Pick Me Up Off the Floor, j’ai eu la surprise de découvrir un album de Norah Jones dont j’ignorais complètement l’existence. C’est fou comme une compilation de morceaux enregistrés pour d’autres peut sonner comme un album cohérent.

Fiona Apple, Fetch the Bold Cutters. Je n’avais pas écouté Fiona Apple depuis 2005 et la découverte de Tidal dans les bacs de la médiathèque de Toulouse, puis d’Extraordinary Machine dans les rayons virtuels de l’iTunes Store. Elle n’a pas changé, ce qui veut dire qu’elle a tout changé, et c’est très bien comme ça.

Makaya McCraven, Universal Beings ; Immanuel Wilkins, Omega, Ambrose Akinmusire, On The Tender Spot of Every Calloused Moment  Ces trois albums aux influences distinctes, et parfois contraires, témoignent de la vitalité d’une jeune scène noire-américaine qui ne craint pas les procès en légitimité. Tous les mois ou presque, une nouvelle album montre que le jazz est loin d’être passé de mode. Stimulant !

Lire

J’aurais aimé détester My Year of Rest and Relaxation, mais la prose d’Ottessa Moshfegh est irrésistiblement musicale. J’ai détesté Why I Am Not Going to Buy a Computer, parce que Wendell Berry n’a pas complètement tort. Après trois-cents et quelques pages, le libidineux Esther est chiant comme un roman Harlequin, mais beaucoup moins bandant. Par ailleurs, je retiens ces articles :


  1. Ou « AJA », ma tentative de franciser « TIL » pour today I learned. ↩︎

  2. Après seulement six ans d’utilisation, il est évidemment exclu qu’elle finisse à la décharge. Bien qu’elle ne puisse plus recevoir les webradios, et qu’elle ne profite pas des dernières avancées technologiques, elle peut toujours lire des CD et des fichiers depuis mon serveur musical, et fera un parfait système secondaire. ↩︎

  3. Oui, je suis le type qui achète toujours des CD. ↩︎