Récemment (17)

Après cinq ans d’utilisation quotidienne, Apple Music refuse obstinément de reconnaitre ma vision kaléidoscopique du jazz, et veut absolument me gaver de chewing-gum américain et de soupe française. Apple impose ses choix, au mépris des gouts de l’utilisateur, et conçoit son service de streaming comme le plus petit dénominateur commun. Chaque semaine, la liste des nouveautés est une longue variation sur le même thème dissonant. La multiplication des genres, vaguement renommés catégories, qui complique la navigation vers les albums qui m’intéressent, m’a convaincu d’aller écouter ailleurs.

Spotify est loin d’être aussi bien intégré à l’écosystème d’Apple, comme l’explique mon collègue Florian Innocente. Mais depuis mon poignet jusqu’à mon amplificateur, toutes les « versions » de Spotify communiquent entre elles, parce que les applications comptent moins que le service. Après quelques jours d’utilisation, les suggestions génériques ont laissé place aux propositions pointues, certaines prévisibles (je suis suffisamment conformiste pour que l’on puisse deviner les deux tiers de ma discothèque) et d’autres beaucoup moins (l’intelligence collective de millions d’utilisateurs reste le meilleur algorithme).

Spotify propose certes une rangée de suggestions génériques et une section de podcasts, mais donne la part belle aux préférences de l’auditeur, sans pour autant l’enfermer dans une prison dorée. Les daily mixes contiennent juste ce qu’il faut de hip-hop jazzifiant et de classique contemporain pour éviter l’ennui, et la liste Duo a déjà provoqué quelques surprises domestiques. Bref, ce service donne envie d’écouter de la musique. Qui l’eût cru ?

Regarder

The Minimalists: Less is Now (Matt D’Avella). Deux mecs blancs expliquent qu’il est facile d’avoir moins (de possessions) quand on a plus (de fric). Pourquoi posséder une voiture quand on peut commander un taxi ? Pourquoi posséder une batterie de cuisine quand on peut aller au restaurant ? Pourquoi posséder une grande maison en banlieue quand on peut louer des chambres d’hôtel dans les mégapoles mondialisées ? Pourquoi posséder des choses, quand on peut acheter des gens ? Gerbant.

Pretend It’s a City (Fran Lebowitz). J’aime beaucoup Fran Lebowitz, comme certains aiment beaucoup leur grand-oncle alcoolique et raciste, je suppose.

Ally McBeal (David E. Kelley). La suite de nos explorations télévisuelles à portée archéologique. Je n’avais conservé aucun souvenir de la cinquième saison. La distribution change tous les trois épisodes, comme d’ailleurs le fil directeur, pour autant que l’on puisse encore parler de direction. Même vingt ans après, c’est triste de regarder cette série emblématique se vider un chargeur de Kalashnikov dans le pied.

Star Trek: Lower Decks (Mike McMahan). Discovery, c’est Star Trek qui se prend très au sérieux, et ce n’est pas si mal. Lower Decks, c’est Star Trek qui ne se prend pas du tout au sérieux, et c’est très bien.

I Care a Lot (Jonathan Blakeson). Sans les cinq dernières minutes, j’aurais dit « pourquoi pas ».

WandaVision (Jacqueline Schaeffer). Sans le dernier épisode, j’aurais dit « pourquoi pas ».

Made You Look: A True Story About Fake Art (Barry Avrich). Le sujet passionnant de la folie spéculative qui nourrit et pourrit le marché de l’art méritait mieux que ce documentaire décousu. Dans quelques années, on pourra consacrer un documentaire aux nouveaux faussaires, les vendeurs de NFT. Quoique : contrairement à Pei-Shen Qian, dont le talent ne peut pas être contesté, les Beeple et consorts ont la franchise d’avoir abandonné toute prétention culturelle. Les faux vendus par la cynique galeriste Ann Freedman avaient vaguement l’air des originaux, les NFT achetés par des boursicoteurs à la petite semaine ont clairement l’odeur de la merde.

Écouter

Les bons podcasts ne peuvent pas s’écouter d’une oreille. Puisque je ne vais plus au bureau qu’une fois par semaine, et que je n’ai pas pris le métro depuis des mois, les épisodes s’empilent dans Pocket Casts, et pèsent sur la jauge de stockage de mon iPhone comme sur mon niveau d’anxiété sociale. Pour la première fois depuis plus d’une décennie, je suis reparti d’une liste vierge, me réabonnant seulement aux podcasts qui rentrent dans ma veille médiatique ou informent mes loisirs. Après une première passe en 2020, j’ai définitivement abandonné les talk shows exclusivement masculins. You’re Dead to Me, Decoder, le Vergecast, et les podcasts de la LRB invitent régulièrement des femmes ; Material et Automators sont mixtes. J’ai fait mon deuil de Back to Work, que j’écoutais pourtant depuis le premier épisode.

The American Negro (Adrian Younge). Un coup de poing dans les tripes en forme d’album de jazz.

Lire

Après avoir péniblement terminé A Promised Land, le pavé de 768 pages de Barack Obama, les six tomes de Hilda et les Chroniques de jeunesse de Guy Delisle étaient bienvenus. La Petite histoire de la librairie française de Patricia Sorel m’a rappelé les vieux « Que sais-je ? », et Driven: The Race to Create the Autonomous Car aura surtout eu l’intérêt de m’accompagner dans l’interminable attente de ma toubib déprimée. Les lois de la frontière reste le seul roman que j’ai lu cette année. Par ailleurs, je retiens ces articles :