Récemment (9)

Ces dernières semaines, je ne peux m’empêcher de me souvenir des anecdotes de ma grand-mère — pas la sténotypiste, qui était la mère de mon père, mais la couturière devenue gardienne d’immeuble, qui était la mère de ma mère. Née quelques mois après la fin de la Guerre civile, elle a connu le froid et la faim, ce qu’elle avouait péniblement, par un subtil mélange d’orgullo et d’añoranza1.

Lorsque les évènements de Mai 68 ont éclaté, cinq ans après son arrivée en France, une sorte de réflexe conditionné l’avait poussée vers les rayons du magasin voisin, dans un mouvement d’une raideur pressante dont le souvenir faisait rire mon grand-père aux larmes. Elle en était revenue avec un charriot chargé de la véritable Sainte Trinité — huile, farine, sucre, dans cet ordre.

Ma mère et mon oncle ont mangé des freixós pendant des mois.

Lorsque le confinement s’est imposé comme une évidence, je ne me suis pas félicité d’avoir fait des réserves de pâtes2 ou de papier toilette, mais de croire dans le pouvoir salvateur de la Sainte Trinité. Comme au moindre frémissement social, comme à l’annonce de la possibilité d’un orage dans la quinzaine, comme lorsqu’un voisin oublie de me saluer en montant dans l’ascenseur, j’avais acheté mon bidon d’huile d’olive, mon sac de farine, et mon sac de sucre.

Ce n’est pas dans mes gènes, mais c’est dans ma nature, il y aurait quelque chose à dire de l’inné et de l’acquis. Il y aurait surtout quelque chose à dire de la sagesse populaire de nos (arrière-)grands-parents, qui sont les plus durement touchés par cette crise sanitaire, en même temps qu’ils peuvent nous donner les clés pour l’affronter… et la dépasser. J’aurais voulu comprendre que ces anecdotes familiales deviendraient un guide de survie, au moins psychologique, et commencer mes enregistrements quelques années plus tôt.

À bien y réfléchir pourtant, c’était une évidence. Ma génération n’a pas fait la guerre ni l’après, mais a grandi avec la dislocation du bloc de l’Est, a connu le vert paradis des amours enfantines pendant la panique eschatolotechnologique du Y2K, a forgé sa culture politique entre le 11 septembre 2001 et le 29 mai 2005, est rentrée sur le marché du travail pendant la crise financière de 20083, et fonde une famille en pleine pandémie. Une bouteille d’huile vaut mieux qu’une gélule de Prozac, je suppose.

Alors je souris en imaginant les anecdotes que nous raconterons à nos propres petits-enfants — les voisins qui deviennent des compagnons d’infortune, le salon transformé en atelier de production de masques, le premier dégât des eaux puis le deuxième dégât des eaux puis le troisième dégât des eaux, la perruque rose qui couvre les applaudissements avec le summum de la ringardise musicale, le combat contre Ubu attestation, les premières fleurs et la première abeille du printemps, et, oui, un bidon d’huile d’olive, un sac de farine, et un sac de sucre4.

Regarder

Community (NBC-Yahoo! Screen/Netflix). #andamovie.

Tiger King (Netflix). Je me suis arrêté au premier épisode, je ne prends pas de plaisir particulier au voyeurisme classiste sous couvert d’étude documentaire. Si j’avais su que les titres emblématiques du catalogue de Netflix ne vaudraient pas mieux que la programmation noctambule du ventre mou de la TNT…

La colline aux coquelicots (Studio Ghibli/Netflix). Mes films du studio Ghibli favoris sont souvent les plus courts, et La colline aux coquelicots dure à peine plus de 90 minutes. L’intrigue, une bluette assez convenue et plutôt prévisible, ne marquera pas l’histoire de l’animation japonaise. Mais les décors ? La descente de la colline en vélo, le long panoramique sur la baie, le traveling serpentant dans les couloirs du Quartier latin… C’est beau, et triste, donc beau. (Et puis regarder un film censé se dérouler l’année précédant les derniers Jeux de Tokyo, l’année précédant les prochains Jeux de Tokyo, cela ne se reproduira pas de sitôt.)

Écouter

I Still Do et Unplugged (Eric Clapton). Parce que parfois, il n’y a pas de mal à se faire du bien.

Lire

Je me suis remis en selle avec Le sujet dépressif de David Foster Wallace, et j’ai réussi à finir Facebook: The Inside Story de Steven Levy. Comme je voulais enchainer avec des lectures plus légères, j’ai pioché Si c’est un homme de Primo Levi dans la boite à livres organisée avec les voisins, et Champs Élysées, histoire & perspectives dans ma propre bibliothèque. Par ailleurs, je retiens ces articles :


  1. Deux mots que « fierté » et « nostalgie » sont très loin de traduire convenablement. ↩︎

  2. Mon placard déborde de pâtes du 1er janvier au 31 décembre. Mes favorites ? Les orecchiette, ces petites oreilles qui, lorsqu’elles sont gorgées de ragù, me font croire que nous vivons bel et bien pour manger. ↩︎

  3. Littéralement, dans mon cas, puisque j’ai signé mon premier véritable contrat de travail quelques jours avant l’éclatement de la bulle financière. Mon premier rendez-vous chez notre client, qui partageait ses nouveaux locaux avec la filiale française de Lehman Brothers, s’était déroulé dans une atmosphère surréaliste. La descente aux enfers depuis le 3e, l’irrésistible ascension depuis le 4e, les pleurs dans l’ascenseur, les rires dans la salle de réunion. ↩︎

  4. J’espère que nous n’aurons pas à leur raconter comment nous avons suivi les conseils de chemises blanches accrochées aux bullshit jobs plutôt que précédé les demandes des cols bleus embarqués dans cette galère, comment nous avons détricoté le Code du travail pour « rattraper » les points de PIB perdus, comment nous avons fermé des frontières qui n’ont jamais arrêté le moindre virus, comment nous avons sacrifié la transition énergétique pour sauver les parachutes dorés des industriels de l’aéronautique et de l’automobile, et comment nous avons consacré la défaite de l’État-stratège face au capitalisme de surveillance. ↩︎