Sécurité partout, liberté nulle part

Si par libéralisme on entend confiance en l’homme, je consens à être qualifié de libéral. Car ce que je défends, en retour, doit permettre à chacun de trouver dans son pays une vie conforme à ses espérances les plus profondes. Mais si, d’un autre côté, c’est être de gauche que de penser que l’argent ne donne pas tous les droits, que l’accumulation du capital n’est pas l’horizon indépassable de la vie personnelle, que les libertés du citoyen ne doivent pas être sacrifiées à un impératif de sécurité absolue et inatteignable, que les plus pauvres et les plus faibles doivent être protégés sans être discriminés, alors je consens aussi volontiers à être qualifié d’homme de gauche1.

Avez-vous déjà mangé un sandwich à votre poste de travail ? Vous êtes un affreux social-traitre. Avez-vous déjà traversé la rue entre deux passages piétons ? Vous méritez une amende de première classe. Êtes-vous déjà passé devant la fenêtre de votre appartement dans le plus simple appareil ? Vous devriez être envoyé en prison. Ces « lois absurdes » sont amusantes… jusqu’à ce que l’on imagine une société mue par l’illusion de la sécurité parfaite et de la surveillance permanente.

Sauf à vouloir prendre deux amendes par jour et finir en prison avant la fin du mois, vous changeriez subtilement votre comportement, même sans avoir l’assurance d’être surveillé. Les lois sont parfois inadaptées, mais la confiance dans notre corps social règle l’écart entre le droit et la coutume. Les lois sont plus rarement iniques, mais la confiance dans notre corps social règle l’écart entre la légalité et la moralité. Ce n’est pas la loi qui fait la société, c’est la société qui fait la loi.

Or la proposition de loi relative à la « sécurité globale » prétend refondre la société en distinguant « les forces de sécurité intérieure » du reste des Français, un « eux » protecteur contre un « nous » protégé, par un grand transfert de droits. « Nous » devrions renoncer au droit de diffuser des images de policiers et de gendarmes2, quand « eux » pourraient nous filmer avec des caméras individuelles3 et des drones4, et même porter leur arme dans des établissements recevant du public en dehors de leur service5.

En règlementant leur pratique, et non plus seulement leurs principes, on met en péril la liberté de la presse et la liberté de manifester6. Les libertés deviennent des permissions, la liberté devient l’exception. Notre société se réfugie dans l’inflexibilité de la loi parce qu’elle ne veut plus prendre le risque de la confiance. « Tout ce qui n’est pas interdit est permis », et cette inconnue est devenue insupportable.

Faut-il s’étonner que ce projet soit porté par un gouvernement célébrant l’abandon du débat républicain et jetant l’anathème sur toute voix discordante ? Sans autre vision politique que le « ni-ni », sans autre projet social que l’ajustement des variables comptables, on laisse les grands corps seuls aux commandes de l’État.

Ces fonctionnaires, qui ne connaissent rien d’autre que l’orthodoxie budgétaire et la théorie managériale, accomplissent leur tâche avec diligence. Il faut rationaliser les rentrées et les dépenses, organiser l’éducation de la future masse de travailleurs, gérer la santé des retraités. Il faut mettre en coupe réglée tout ce qui pourrait freiner la bonne marche de l’État7. Et tant pis si la République en souffre.


  1. Emmanuel Macron, Révolution, Paris, XO, 2016. ↩︎

  2. Le fameux article 24, qui introduit la notion d’intention de « port[er] atteinte à [l’]intégrité physique ou psychique » d’un policier ou d’un gendarme, et ouvre la porte aux contrôles et détentions préventives. On voit d’ailleurs s’installer un discours opposant les « vrais » journalistes et les « “journalistes” militants » qui ne seraient pas assez reconnaissants, comme si la loi du 29 juillet 1881 appartenait aux seuls journalistes, et que la carte de presse protégeait contre les coups de matraque. ↩︎

  3. Article 21. ↩︎

  4. Article 22. ↩︎

  5. Article 25, qui m’angoisse, car il empêche toute possibilité de « réconciliation ». Comment voir le policier comme mon voisin, quand je ne vois que son arme ? ↩︎

  6. Si la réponse au mouvement des gilets jaunes et aux jeunes pour le climat, ou plutôt l’absence de réponse qui ne soit pas sécuritaire, n’a pas déjà désespéré les futurs mouvements sociaux. ↩︎

  7. Je ne crois pas dans le complot d’un « état profond » aux intentions malveillantes. Je continue de croire dans la volonté de bien faire d’une élite aveuglée par ses privilèges, persuadée par l’illusion du contrôle absolu du contrat social, au risque du lent glissement dans une ochlocratie dirigée par des technocrates. Mais je continue aussi de croire que l’erreur fortuite, lorsqu’elle est répétée, ne peut être distinguée de la malice. ↩︎