Volume 1

Le 23 juin 2011, je déposais le nom de domaine metrozendodo.fr. Dix ans plus tard, j’ai publié l’équivalent de trois beaux romans, et je ne le regrette pas. Je dis souvent que métro[zen]dodo n’est pas un blog personnel1, mais à l’échelle d’une décennie, il documente fidèlement la progression de mes réflexions et la variété de mes intérêts.


« Le majordome numérique et les bulles de l’internet ». Quelques mois avant que le militant Eli Pariser n’impose le concept de « bulle de filtres », j’imaginais d’autres bulles de l’internet, qui pouvaient grandir et éclater comme les bulles de savon. Je croyais que les effets de réseau pourraient faire émerger une forme d’intelligence collective qui donnerait corps au « majordome numérique » de Nicholas Negroponte. Las, ces bulles ont durci, et leurs parois forment maintenant des chambres d’écho.


« Écrire ». Je reviens souvent sur ce billet, parmi mes plus intimes, lorsque je perds patience devant un écran blanc. Mes proches se satisfont de l’altertexte produit par le mens in machina qui interprète leur dictée, alors je me suis remis à collectionner les stylos-plumes, comme d’autres amassent les images pieuses. Rares sont les billets que je peux relire, après dix ans, sans grimacer devant les facilités de langage et les tics d’expression. Rares sont les billets qui me donnent, après dix ans, l’envie de poursuivre la réflexion.


« Le livre numérique est le livre ». En théorie, le livre numérique est le livre. En pratique, le livre numérique n’est pas loin d’avoir disparu, supplanté par le livre (mal) numérisé. J’essaie toujours d’éditer des livres véritablement numériques, mais je bute contre les possibilités offertes par les technologies, et contre les conditions proposées par les distributeurs. Amazon a vitrifié le livre numérique, et l’objet-livre a explosé.


« Liberté et sécurité : pourquoi vous devriez probablement arrêter de citer Benjamin Franklin ». J’ai ouvert métro[zen]dodo quelques mois après avoir quitté l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, avec un grade (insignifiant) de master en histoire contemporaine des mondes étrangers et des relations internationales et un titre (fictif) de chercheur associé au Centre de recherches d’histoire nord-américaine. En réfléchissant à la conception du pacte démocratique américain, sans aucun espoir ni aucune envie d’être publié dans une revue scientifique, j’ai gagné des outils et des concepts pour mieux percevoir les failles du « modèle français ».


« Le vote électronique n’est pas un vote démocratique ». Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes entre les deux tours d’une élection où j’ai pu assister, en tant qu’assesseur, au spectacle d’une désertion républicaine. Notre démocratie se meurt parce que nous blâmons des représentants fort peu représentatifs, sans pour autant endosser nos responsabilités et exercer nos prérogatives. Le vote électronique n’y changera rien. Bien au contraire : en privant les Français d’une expérience intime de la démocratie, celle de l’organisation et du dépouillement du scrutin, il finit de désincarner la chose du peuple. Le triomphe du vote électronique serait la faillite de la république.


« L’homme nu (Marc Dugain, Christophe Labbé) ». « Pour bien écrire il faut bien lire », disait ma grand-mère, et je lis mieux quand j’écris. Mes fiches de lecture se résument généralement à quelques lignes, mais L’homme nu m’avait particulièrement désespéré. Les technocritiques sont devenus aussi excessifs, et donc aussi grotesques, que les technobéats. « Un écart croissant s’est creusé entre l’omniprésence de la technologie dans notre quotidien et le faible niveau de compréhension que nous en avons », disaient Dugain et Labbé, sans réaliser qu’ils parlaient d’eux-mêmes.


« Le danger de l’intelligence artificielle ». Les intelligences artificielles ne sont ni particulièrement intelligentes, ni véritablement artificielles, mais sont déjà des instruments d’oppression. Des tâcherons du clic opprimés travaillent à opprimer des prolétaires du numérique, le capitalisme financier rencontre le technologisme libertarien pour optimiser l’exploitation systématique d’une caste déshumanisée, en achetant le silence d’une classe moyenne qui sort en Uber et se vautre devant Netflix. Du pain et des jeux, qu’ils disaient…


« Des audinateurs ». J’avais lancé ce terme à la cantonade, mais il m’est étonnamment utile pour décrire la migration des technologies informatiques dans le champ de la physiologie, un phénomène qu’il m’aura été donné de suivre depuis ses prémices. Et qui annonce, doucement mais surement, la fin de ma carrière de journaliste technologique.


« Je suis écolo, donc je suis pro-nucléaire ». Je me suis toujours réfugié derrière mon statut de journaliste, précisément, pour justifier ma position de spectateur du terrain politique. Nous sommes nécessairement subjectifs, parce que nous sommes sujets, et non objets. J’ai donc décidé de rejoindre le groupe local d’Europe Écologie Les Verts, et de multiplier les dossiers et les reportages sur les problématiques environnementales. Le titre de ce billet est provocateur, bien sûr, mais ces premiers mois de militantisme me donnent l’impression d’un rapport ambigu des écologistes à la méthode scientifique. Dans les prochaines années, j’aimerais mettre un peu de militantisme dans mon journalisme et beaucoup de journalisme dans mon militantisme, en quelque sorte.


Podcaaast. D’accord, je triche. Mais après tout, le podcaaast n’est qu’un lointain successeur de métro[podcast]dodo, qui avait duré… trois épisodes. Je le vois comme une version sonore de métro[zen]dodo, les piques d’Arnaud m’aidant à réfléchir plus vite et plus profond. J’espère bien que nous fêterons les dix ans du podcaaast, en même temps que les vingt ans de métro[zen]dodo !


  1. Ce qui peut expliquer sa longévité, alors qu’aucun de mes précédents sites n’a fêté son cinquième anniversaire. ↩︎