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Image Matthew G. Lloyd/Barbican Centre.

Ce que les artistes peuvent créer à l’aide de la technologie

Anthony Nelzin-Santos

Cet article est issu de Cartel Mère, une étude de la manière dont l’art interroge la technologie et dont la technologie inspire l’art, publiée avec Cécile Jourdain entre juillet 2014 et avril 2015.

Avec son exposition Digital Revolution, le Barbican Centre ambitionne « d’explorer et célébrer la transformation des arts par les technologies numériques depuis les années 1970 ». Par son discours et ses choix, il semble pourtant s’intéresser moins à la manière dont les technologies ont permis l’émergence de nouvelles formes d’expression artistique, qu’à la manière dont les artefacts technologiques eux-mêmes peuvent être considérés comme des œuvres d’art.

La frontière peut parfois être difficile à tracer, si tant est qu’on puisse la tracer : le jeu vidéo est-il une forme artistique d’une nouvelle technologie, ou une forme d’art rendue permise par de nouvelles technologies ? Les « champs laser 3D », les « serpents robotiques » et les « vêtements connectés » sont-ils le fruit d’ingénieurs sensibilisés à l’art, ou d’artistes versés dans les nouvelles technologies ? Conrad Bodman, conservateur du Barbican Centre en charge de l’exposition Digital Revolution, a bien voulu nous apporter son éclairage.

L’exposition propose d’explorer le travail des créateurs qui ont incorporé des outils numériques dans leur pratique. Digital Revolution n’est pas une exposition d’art contemporain : elle comprend certes des œuvres d’artistes contemporains, mais elle s’intéresse tout autant à la musique, au cinéma, au jeu vidéo et à la manière dont ces domaines évoluent rapidement.

J’utilise en fait le mot « art » pour décrire un large champ qui comprend l’art contemporain, le design, le cinéma, la musique, les jeux vidéo, et toutes les combinaisons de ces disciplines. Will.i.am et Yuri Suzuki ont par exemple travaillé ensemble à la conception de Pyramidi, une composition musicale numérique jouée par une série d’instruments robotiques. Un musicien et un artiste sonore, une œuvre à la fois dématérialisée et très matérielle : c’est l’essence collaborative de ce champ, le mélange des disciplines, qui m’intéresse le plus.

Les œuvres exposées sont de nature diverse, mais sont toutes forgées du même matériau, le code informatique. Digital Revolution ne diffère pas en cela d’une exposition sur la peinture : le médium est le même pour toutes les œuvres, mais chaque individu l’exploite de manière différente. Certains créateurs se considèrent comme des artistes, à la manière d’Umbrellium qui a conçu une œuvre autour des lasers ; d’autres se considèrent comme des architectes, à la manière de Minimaforms qui a imaginé le Petting Zoo. L’usage créatif du code informatique lie toutes ces œuvres entre elles.

Les frontières entre art et technique sont en effet de plus en plus floues, mais nous voulons justement célébrer une sélection éclectique d’œuvres emblématiques de cet enchevêtrement. Nous voulons aussi mettre en avant quelques thèmes clefs dans ce domaine : la collaboration, l’interactivité, le rapport à une communauté… Ce projet s’avère extrêmement populaire et trouve un écho auprès des visiteurs : ils comprennent qu’il faut offrir une plus grande visibilité à ces œuvres et leurs créateurs.

Digital Revolution ne s’intéresse pas à la technologie pour l’amour de la technologie. L’important, c’est ce que les artistes peuvent créer à l’aide de la technologie.

Digital Revolution se tiendra jusqu’au 14 septembre 2014 au Barbican Centre (Silk Street, Londres).


Amazon contre Hachette : le blockbuster de l’été

[La guéguerre opposant Amazon à Hachette][cm] s’impose comme le feuilleton de l’été. Après avoir cessé de vendre les livres d’Hachette faute d’avoir trouvé un nouvel accord sur le partage des revenus, la firme de Jeff Bezos a tenté d’impliquer les auteurs eux-mêmes, leur promettant l’intégralité du profit des ventes de leurs livres électroniques en l’échange de leur soutien. L’initiative a été accueillie fraichement : l’auteur Douglas Preston s’est par exemple fendu d’une lettre pour dénoncer le « comportement de voyou » d’Amazon. « Nous n’avons rien contre Amazon en tant que société — nous voulons la voir vendre des livres, être rentable et avoir du succès », explique-t-il, « mais nous déplorons qu’elle nuise à des auteurs qui n’ont rien à voir avec ce conflit pour peser [sur Hachette]. »

Une déclaration mesurée qui a provoqué une réponse outrée d’Amazon, reléguant Preston au rang de « privilégié » ayant perdu le sens des réalités. Le distributeur américain assure qu’il agit dans l’intérêt des lecteurs, qui « ont clairement fait part de leur préférence pour des livres électroniques à moins de 10 $. » En renégociant avec Hachette, Amazon serait capable de vendre les livres 33 % moins cher, tout en reversant 16 % de plus aux auteurs. Sauf que les auteurs ont déjà reçu une part de leurs profits sous la forme d’une avance : la moins-value d’Amazon peut-être compensée par la vente de Kindle ou d’un plus grand nombre d’ouvrages, mais Hachette se retrouverait à payer deux fois certains auteurs, et serait obligée de renégocier avec les autres.

Amazon représente certes 60 % des ventes de livres électroniques d’Hachette, mais cette activité ne représente que quelques pour-cent du chiffre d’affaires de l’éditeur. Et si les ventes de livres électroniques ne cessent d’augmenter, ils rapportent de moins en moins à l’unité selon une étude du Book Industry Study Group — et ce n’est pas un service comme Kindle Unlimited, qui dévalue un peu plus la valeur d’un livre, qui va changer les choses. Bref, ce feuilleton est loin d’être terminé. Il pourrait même s’envenimer : si 900 auteurs se sont rangés derrière Preston et Hachette (dont Stephen King, John Grisham et Jennifer Egan), plus de 7 600 ont signé une pétition soutenant Amazon. Que ces derniers soient pour la plupart auto-publiés par le biais du programme Kindle Direct Publishing n’est sans doute que pure coïncidence…

Tous photographes, même dans les musées !

Le ministère de la Culture a publié une charte équilibrée et responsable autorisant définitivement l’usage de la photographie dans les musées, sous conditions. S’appliquant aux musées et monuments nationaux, « elle s’inscrit dans une démarche de partage et de diffusion des expériences culturelles » et « vise à concilier les nouvelles formes de visite, les règles de civilité dans l’espace public et de bonnes conditions de prise de vue. » Un discours d’autant plus appréciable que les règlements restrictifs de certains musées provoquaient des situations parfois tendues — notamment au Musée d’Orsay, tristement célèbre pour sa conduite agressive.

Si le flash ne pose pas de problèmes du point de vue de la conservation, sauf dans quelques cas particuliers, la charte préfère l’interdire. Elle recommande logiquement de ne pas porter atteinte à l’intégrité des œuvres, de ne pas photographier de membres du personnels sans leur autorisation formelle, et de ne pas utiliser de matériel spécifique (trépied, éclairage continue) sans demande préalable.

Mais le point le plus important est sans aucun doute l’article 3 de cette charte : « le visiteur peut partager et diffuser ses photos et ses vidéos, spécialement sur internet et les réseaux sociaux, dans le cadre de la législation en vigueur. » En cas de doute sur le statut légal d’une œuvre ou des bâtiments, le photographe peut simplement se référer au site internet du musée, qui doit mettre à disposition « des conditions d’utilisation, conformément à la doctrine du ministère de la Culture et de la Communication en faveur de l’ouverture et du partage des données publiques culturelles ».

En somme, le ministère a réussi l’exploit de concevoir des règles tout aussi adaptées aux nouveaux comportements que respectueuses des visiteurs, du personnel et surtout des œuvres. Espérons que les musées suivront rapidement : les prochaines Journées du patrimoine, qui auront lieu les 20 et 21 septembre, seront l’occasion de le vérifier.


En bref

Art & technique

À mesure que l’on avance vers une informatique « vestimentaire », le monde de la mode va sans doute devoir affronter le monde des technologies dans une « guerre des talents ». Apple n’a par exemple pas hésité à recruter sa vice-présidente retail chez Burberry, et à débaucher plusieurs cadres marketing de Kering et LVMH.

Plus de 1 800 personnes pensent que l’EO1 n’est pas qu’un simple cadre photo numérique. Ce projet d’« ordinateur conçu pour l’art » a recueilli près de 500 000 € sur Kickstarter.

C’est lors de son séjour à Buenos Aires en 1918 que Marcel Duchamp se prend de passion pour les échecs, qui deviennent alors un thème récurrent dans son œuvre. Il conçoit même un jeu avec des pièces en bois tourné, dont il ne subsiste que quelques photos. Scott Kildall et Bryan Cera essayent depuis 2010 de le recréer, et y sont récemment parvenu en ayant recours à la modélisation et l’impression 3D.

Kosta Boda, autrefois connu sous le nom de Kosta Glasbruk, a récemment mis trois œuvres aux enchères. En lieu et place d’argent, les participants devaient enchérir avec leurs émotions, « mesurées » à l’aide d’une sorte de détecteur de mensonges. Plus sérieusement, la maison Sotheby’s prévoit d’ouvrir ses enchères aux utilisateurs d’eBay.

Musique & films

Entamé au deuxième semestre 2013, le déclin du téléchargement légal aux États-Unis s’est confirmé au premier semestre 2014. Ce n’est pas le piratage qui est en cause, mais le formidable essor du streaming — marché dominé de la tête et des épaules par… YouTube, qui profite de sa position pour négocier à la dure avec les indépendants.

Prélude à son ouverture en France, Netflix a installé une infrastructure technique ambitieuse à Paris et invité la presse à « une soirée de célébration » le 15 septembre prochain. Alors qu’Orange engage déjà le bras de fer sur une compensation financière pour l’utilisation de son réseau, et que Numericable prépare son service concurrent, le réalisateur Christopher Nolan assure que les cinémas n’ont pas plus à craindre de Netflix qu’ils avaient à craindre de la cassette vidéo. Et pourtant…

Bibliothèques & archives

La bibliothèque publique de New-York réfléchit à simplifier son processus d’emprunt de livres numériques : trois clics seulement seraient nécessaires pour trouver un livre, vérifier sa disponibilité, et l’emprunter. Pendant ce temps, le cadre légal du prêt de livres numériques n’est toujours pas réglé en France, malgré les promesses renouvelées du ministère de la Culture.

Alors que le gouvernement indien a détruit près de 7 % de ses archives sans la moindre explication, les Archives nationales de France et les Archives diplomatiques ont publié les actes de leur colloque sur la question de l’archivage électronique. Les Archives nationales préservent l’une des plus grandes collections d’archives dans le monde, remontant jusqu’à 625 — et se posent aujourd’hui la question « de la refonte des concepts archivistiques et l’adaptation des méthodes d’archivage entraînées par la conception et par le déploiement opérationnel de systèmes d’archivage électronique. »