métro[zen]dodo

De la technophobie malavisée des collapsologues

Agnès Sinaï, Pablo Servigne, et Yves Cochet, membres de l’Institut Momentum, dans une tribune publiée par Le Monde :

La troisième voie de la résistance est celle d’un imaginaire social libéré des illusions de la croissance verte, du productivisme et de la vitesse, actionnées par les entreprises transnationales. La ville connectée, emblème d’une techno-euphorie totalement hors-sol, laissera la place à des bourgs et des quartiers off the grid (« hors réseau ») autoproducteurs d’énergie. Le nombre de véhicules sera réduit au strict minimum, les flottes seront administrées par les communes (libres !), tandis que les champs redessinés en polyculture pourront être traversés à pied. Des axes végétaux résorberont les infrastructures de la vitesse ainsi que les friches industrielles. Qui dit sociétés résilientes dit sociétés conviviales et de proximité. Aujourd’hui, chaque métropole occidentale requiert pour son fonctionnement une vaste partie de la planète. Demain, il en sera autrement, en raison de l’effondrement inéluctable des grands réseaux et de l’économie mondialisée, sur fond de bouleversements climatiques.

« Techno-euphorie totalement hors-sol ». Le millénarisme des « collapsologues » est aussi caricatural, et donc aussi grotesque, que le millénarisme des tenants de la méchante intelligence artificielle généraliste. Comment peut-on partager « une vision éthique des sociétés futures », analyser « les boucles de rétroaction », communiquer dans « une organisation forgée par la diminution des besoins de mobilité », sans « grands réseaux » ?

Les plus petits systèmes renfermés par nos cellules, comme les plus grands systèmes traversant notre l’univers, sont structurés par la transmission d’informations. Nos villes, nos régions, notre planète, peuvent-elles « résister à la fin du monde » sans communication ? Comment gérer la production d’énergie, administrer des flottes de véhicules partagées, sans connecter la ville ?

Les sociétés résilientes sont-elles nécessairement des sociétés renfermées sur elles-mêmes ? La « dynamique biorégionale » n’est-elle rien d’autre qu’un rétrécissement de nos horizons ? La proximité est-elle nécessairement un refus de la communication mondialisée ? Un ancien ministre d’un gouvernement socialiste prône un retour au contado, une irresponsable social-nationaliste chante les louanges du localisme, et cela semble aller de soi.

Je souffre bien de « stress prétraumatique »… parce que je suis terrifié par l’anti-monde dont ces gens rêvent. Le véritable effondrement réside dans la célébration obscène de la catastrophe, l’obsession mortifère pour le grand soir et les lendemains qui chantent, la folie qui consiste à préparer l’après-guerre sans tenter de prévenir le conflit. Ces gens ne pensent pas la fin du monde. Ils sont la fin du monde.

Mise à jour du 23 juillet 2019 — L’historien Jean-Baptiste Fressoz, spécialiste d’histoire environnementale et de l’« anthropocène », dans le deuxième volet de la série du Monde sur « la fin du monde » :

Cette vision repose sur une philosophie de l’histoire surannée qui essentialise les civilisations en unités discrètes et les oppose à un état de barbarie. Chaque ruine est forcément le signe d’événements terribles et obscurs qui pourraient être prémonitoires. Dans un jeu de miroirs tout à fait classique, le présent informe notre compréhension du passé, ce qui, en retour, oriente nos visions du futur. Le problème est qu’en prophétisant l’arrivée d’un nouvel « âge sombre », l’effondrement contribue à faire resurgir des idées obscures : la guerre de tous contre tous, les invasions barbares ou la hantise malthusienne du grand remplacement. L’éditeur d’extrême droite Le retour aux sources ne s’y est d’ailleurs pas trompé, lui qui a traduit L’Effondrement des sociétés complexes de l’anthropologue Joseph Tainter à côté de brûlots complotistes et survivalistes.

Rien à ajouter.

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