métro[zen]dodo
Image d’illustration de l’article Dix
Apple IIc. Image Matthew Pearce (CC BY).

Dix

Il y a dix ans, je publiais mon premier article sur MacGeneration.


Dix ans plus tôt, MacGeneration n’était encore qu’un projet. Je codais de petits programmes en Basic pour faire mes devoirs plus rapidement, j’apprenais l’anglais avec The Oregon Trail et Sword Thrust, je lisais et relisais de vieux numéros de Pom’s et de SVM Macintosh. Et puis j’écrivais — d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu écrire.

Apple n’était que le fabricant du IIc décati branché à l’ancien téléviseur 36 cm monochrome de mes parents, par l’intermédiaire de l’adaptateur Péritel du Chat mauve1. Et puis j’ai découvert l’iMac G3 Tangerine2 chez un ami dont les parents travaillaient pour une agence publicitaire parisienne. Quel choc ! L’informatique pouvait être colorée, graphique, amusante, voluptueuse même. Au moment où MacGeneration publiait ses premiers articles, je mettais en ligne mes premières pages web.

Venant d’une famille « modeste », comme on appelait alors ceux qui n’étaient clairement pas riches mais pas franchement pauvres, j’ai vécu la révolution de l’ordinateur personnel avec quinze ans de retard. J’utilisais une machine de 1984 en 1999, j’ai découvert l’informatique comme si j’étais né à la fin des années soixante. C’est pour m’offrir les machines des années 2000 que j’ai commencé à travailler — j’ai maintenu des bases de données, créé des « sites vitrine », vendu des ordinateurs.

Et puis j’écrivais. J’ai créé un premier site dédié à l’actualité d’Apple, et enregistré mes premiers podcasts quelques semaines après leur intégration dans iTunes. J’ai créé un deuxième site de trucs et astuces, et tourné parmi les premiers tutoriels vidéos en français. Compétence Mac m’a repéré, puis MacGeneration. On connecte les points après, comme disait l’autre.


Depuis, j’ai écrit 8 308 articles sur les sites de MacGeneration3. Un ami disait que je me lasserais, et que je retournerais enseigner après trois ans. Je me suis lassé, et je suis effectivement retourné enseigner. Mais après quatre ans, et seulement quelques heures par semaine, pour mieux prendre du recul et convertir ma lassitude en force créatrice.

Je n’écrivais (quasiment) que des brèves, je n’écris (quasiment) plus que des papiers substantiels, la variété des formats — tests, reportages, entretiens, éditos — s’ajoutant à la variété des sujets. Quand je ne publie pas sur nos sites, j’écris des manuels informatiques. Et quand l’inspiration ne vient pas, je participe au développement de nos (futurs) sites.


Est-ce que je travaillerai toujours pour MacGeneration dans dix ans ? Je crois que les interfaces humain-machine physiques vont être dépassées4 par les interfaces physiologiques (capteurs cinétiques et biologiques, retour haptique, synthèse vocale, audinateurs, affichage projeté, interfaces neuronales directes5…). Ce mouvement de l’informatique aux frontières de la biologie est bien entamé, et je compte bien l’observer depuis mon échauguette numérique.

Comme je compte bien continuer à dégager l’écran de fumée de l’image de la plus grande marque du monde pour mieux distinguer la stratégie de la plus grande réussite capitaliste de l’histoire. Informer des usages et alerter des mésusages de la santé connectée. Combattre le technoptimisme abruti comme la technophobie grotesque, qui cachent les véritables enjeux de la « révolution numérique ». Et, je l’espère, me féliciter de l’émergence d’une économie technologique circulaire et du triomphe des énergies renouvelables.

Bref, je veux comprendre comment le présent façonne le futur, et comment nous pouvons nous y préparer. Je veux continuer à aider nos lecteurs à comprendre l’informatique dans le quotidien de leurs pratiques, avec nos tests et nos guides, et dans le futur des mutations économiques et sociales, avec nos reportages et nos analyses. Je crois que ce que nous faisons est utile — et je veux continuer à le faire aussi longtemps que possible.

Je veux surtout continuer à apprendre mon métier. Ces dix dernières années, j’ai appris que je devais me demander « pourquoi ? », mais plus encore « comment ? »6. Que je devais distinguer la nouveauté de l’innovation. Que je devais être méfiant, mais pas défiant. Que je devais prendre toutes les technologies au sérieux, mais pas trop. Surtout, que je devrais être plus optimiste et moins blasé. Je crois que tout cela m’a rendu meilleur, et pas seulement comme journaliste, mais que j’ai encore une (petite) marge de progression.


Notre expérience de journalisme technologique est dédaignée (« mais vous avez la carte de presse ? »7), voire méprisée (« vous êtes la Pravda ! »8), parce que nous ne fricotons pas avec Pierre et Pauline dans les petits-déjeuners au George-V et les voyages tous frais payés à Yakushima. À notre modeste échelle, nous apportons pourtant notre pierre à l’édifice, des choses les plus futiles (le bouton « Signaler une faute », souvent copié mais jamais égalé, est la meilleure idée que Florian ait jamais eue) aux plus utiles (notre volonté constante de diversifier nos sources de financement, sans jamais compromettre notre indépendance ni toucher de subsides, vous devriez voir comment Christophe s’arrache au quotidien9).

Je suis incroyablement fier de nos livres numériques — un gros article écrit par Nicolas dans Pages (Pages !) a commencé une petite aventure d’édition qui n’a jamais complètement atteint ses objectifs, mais représente toujours une part appréciable de notre chiffre d’affaires. La plupart des éditeurs voient le livre numérique comme un livre numérisé. Quelques aventureux indépendants ont réinventé « le livre dont vous êtes le héros », fignolé la typographie, joué avec des modèles freemium de bouquins à la découpe, varié la longueur des ouvrages pour s’adapter aux temporalités des lectures, en interrogeant les pratiques numériques.

Comme eux, nous voyons — je vois — le livre autrement. Le livre est explosé par les liens hypertextes qui favorisent l’intertextualité et les outils qui permettent d’écrire en public et en collaboration. Le livre peut multiplier les formes d’écritures (texte, image, animation, vidéo, QCM…) pour mobiliser les différentes modalités d’apprentissage et de mémorisation. Surtout, le livre n’est plus mis à mort quand il est mis sous presse. Nous sommes parmi les rares éditeurs qui mettent à jour leurs livres numériques, parfois pendant plusieurs années, pour répondre aux lecteurs et refléter l’évolution de l’environnement de lecture10.


Je veux continuer à écrire. Quand j’étais gamin, je tapais des poèmes à la machine à écrire. Quand j’étais adolescent, j’écrivais des nouvelles sur ces eMac que mon lycée avait acheté pour une raison nébuleuse, sous la houlette de ce formidable enseignant de mathématiques venu du Canada, qui m’a réconcilié avec les chiffres et m’a redonné le gout de la programmation. Quand je suis devenu un jeune adulte, j’ai cassé ma tirelire pour m’acheter un PowerBook G3, et j’ai écrit des milliers de pages virtuelles. Aujourd’hui, j’écris à longueur de la journée, et je suis payé pour ça. Il y a dix ans, je n’aurais pas pu rêver mieux. Et je ne peux pas rêver mieux pour la prochaine décennie.


  1. Le violet, déjà.
  2. L’orange, déjà.
  3. 4 137 sur MacGeneration, 4 094 sur iGeneration, et… 77 sur WatchGeneration. Je suis le premier surpris, mais j’ai oublié le rythme des premières années, quand je publiais mes premières brèves à 06 h 20 et les dernières à 00 h 06. Toute la rédaction tenait dans la même pièce, et nos brèves étaient vraiment brèves. J’ai maintenant besoin de huit heures de sommeil par nuit, et je n’écris pas plus de 250 papiers dans l’année.
  4. Oh, il restera bien des écrans et des claviers pour le vieux con que je serai, ainsi qu’une myriade d’interfaces physiques spécialisées, qui seront connectées au calculateur multispécialisé qu’est devenu le PC.
  5. Ce n’est pas un scénario de science-fiction : les implants cochléaires sont déjà des interfaces neuronales directes.
  6. Le « comment » trahit souvent le véritable « pourquoi ».
  7. Une phrase généralement prononcée par des trentenaires. Mes confrères plus sages sont beaucoup plus bienveillants, et n’hésitent jamais à échanger anecdotes et conseils contre un petit canon. Ou deux. Ou quinze.
  8. Variation sur le même thème : « ah oui, donc vous êtes payés par Apple, c’est ça ? »
  9. Nous sommes, aussi surprenant que cela puisse paraitre, parmi les plus grosses rédactions lyonnaises de presse écrite, en nombre de journalistes salariés en CDI et dument encartés. Nous sommes un vrai journal, plus que ces canards qui nous regardent de haut, mais reposent sur une masse taillable et corvéable de pigistes payés en factures (une pratique totalement illégale mais commune) et de « producteurs de contenus » sans carte (et donc sans la protection du statut ni les droits et devoirs du métier).
  10. J’aimerais aller plus loin, tellement plus loin. Mais je bute sur les limites des liseuses et des applications de lecture, qui ne comprennent pas le standard EPUB de la même manière, quand elles n’en ignorent pas des pans entiers. (Et les plus prometteurs, évidemment.) « Mais pourquoi vous ne faites pas des applications ? » Vous avez envie de lire un livre uniquement compatible avec une version d’un système donné, capable de suivre votre localisation à la trace et d’afficher des publicités vidéos toutes les trois pages, vous ? Quitte à abandonner le livre numérique, je préfère encore concevoir des sites dont la présentation serait informée par le contenu (dans le genre, Practical Typography de Matthew Butterick est un triomphe).

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