Écrire

J’ai commencé à écrire à cinq ans. Avec le stylo, l’écriture est comme une pièce de théâtre classique, « un seul fait accompli » en un lieu et un jour1. Je déplace le stylo pour former des lettres, le texte se déroule instantanément sous ma plume, qui parcourt la même feuille que caresse ma main. Le stylo n’est pourtant pas une interface directe entre la pensée et l’action, ni même entre la main et le papier. La plume et le buvard de mon enfance étaient des obstacles me forçant à réfléchir non pas chaque mot, mais chaque lettre. Le stylo-plume ne me permettait pas d’anticiper la prochaine phrase, sauf à vouloir noircir ma page de pâtés. Le stylo-bille me permettait d’écrire aussi vite que je pense… quand il ne m’empêchait pas de le faire parce que sa pointe avait séché.

L’acte d’écriture réside peut-être dans cette tension, dans l’encre qui ne sèche pas, dans le papier qui gratte, dans le stylo qui s’échappe. Là est peut-être le véritable lieu de l’écriture : l’auteur formule l’idée tout autant que les outils la façonnent. J’ai écrit des mots, puis des paragraphes, puis des pages, en progressant tout en faisant progresser mes outils, en progressant grâce à la progression de mes outils. J’ai écrit des mots denses, puis des paragraphes imbuvables, puis des pages illisibles, en régressant tout en faisant progresser mes outils, en régressant à cause de la progression de mes outils.

J’ai arrêté d’écrire à huit ans. Avec la machine à écrire, l’écriture est dissociée, presque schizophrène. J’appuie sur une touche, un levier monte puis frappe le ruban qui imprime une lettre entière à quinze centimètres de mes doigts. Si je regarde mes doigts taper, je ne vois pas le texte se former ; si je regarde le texte se former, je ne vois pas mes doigts le taper. Je ne peux plus voir l’écriture dans son ensemble, l’acte d’écriture et l’acte de lecture s’entrechoquent comme les leviers de mon Olympia.

Pour écrire presque aussi vite qu’il pense, l’auteur doit arrêter d’écrire, et devenir opérateur d’une machine qui écrit à sa place. « Les hommes ne sont peut-être que des machines pensantes, écrivantes et parlantes », disait Nietzsche, des machines qui utilisent d’autres machines pour s’exprimer. Le recours à la machine ne change rien à l’autorité de l’acte d’écriture : une fois que le texte est écrit, il est permanent, sauf si le médium lui-même est détruit. Même lorsque l’encre s’efface, il reste la trace de la plume, de la bille ou de la tige dans le papier2.

J’ai recommencé à écrire à dix-huit ans3. L’ordinateur n’est peut-être qu’une machine à écrire très perfectionnée, mais il introduit un changement de nature. L’absence d’entraves matérielles permet d’atteindre une rapidité de frappe telle que le texte semble devenir un produit non de la conscience, mais de l’inconscient. Ce n’est plus mon cerveau qui guide mes doigts, mais mes doigts qui guident mon texte, les lettres s’affichant avant même que je me rende compte que je les ai pensées4.

L’ordinateur fait perdre de la dimension à l’écriture, qui n’est plus inscrite dans un cadre spatial. On peut lui imaginer une hauteur et une largeur qui serait celle de la fenêtre du logiciel de traitement de texte5, mais sa profondeur a disparu. Avec le copier-coller, le couper-coller et surtout la touche d’effacement qui ne laisse plus de trace, l’erreur est corrigée, le brouillon disparaît. Le cheminement de l’idée est oblitéré dans une logique qui ne laisse de place qu’au résultat, et la philologie devient réellement de l’histoire ancienne.

Vais-je arrêter d’écrire à trente ans ? Déçu par la machine à écrire, Nietzsche, duquel je partage l’incapacité de voir de l’œil droit, envisageait de recourir à un outil qui permettrait d’abolir pour de bon la tension entre la pensée et l’action. « Au commencent était la parole, et la parole était avec Dieu, et la parole était Dieu », au commencement était la parole, et la parole était avec l’auteur, et la parole était l’auteur : le philosophe finit par réinscrire son processus d’écriture dans la corporalité et la matérialité en prenant une secrétaire et en « pensant » au dictaphone.

Cent et quelques années plus tard, l’informatique moderne poursuit le même objectif en développant les interfaces naturelles, en réunissant le geste et l’action, l’outil et le médium. La souris et le stylet sont progressivement abandonnés au profit du doigt, et la parole est appelée à remplacer le clavier. Aux doigts les basses tâches matérielles, à la voix d’être l’interface de la pensée, comme un retour aux pérégrinations socratiques.

On n’« écrit » naturellement pas avec la voix de la même manière qu’avec un stylo, une machine à écrire ou un clavier d’ordinateur : « nos outils d’écriture travaillent aussi nos pensées », disait Nietzsche6. Parce qu’il permet la réécriture sans coût, l’ordinateur m’a permis de densifier mon écriture, de passe en passe, jusqu’à l’excès. Mes premiers essais avec la synthèse vocale montrent au contraire une écriture fluide, rythmée, télégraphique, tant il est difficile de revenir sur un texte dicté.

Bien sûr, cette technologie n’est pas encore au point : la synthèse interprète mes paroles jusqu’à devenir un autre auteur, produisant un altertexte et une expérience de sortie de corps fascinants. Mais elle dépassera bientôt la dactylo, pour devenir enfin une interface directe entre la pensée et sa matérialisation, replaçant l’acte d’écriture entièrement en amont. Peut-être que pour écrire, il faudra donc arrêter d’écrire.

Je dédie ce texte à ma grand-mère Danielle Berger, qui m’a offert ma première machine à écrire et sans qui je n’aurais sans doute jamais fait de ma passion, l’écriture, mon métier. Elle aurait eu 70 ans aujourd’hui.


  1. Nicolas Boileau, L’art poétique (chant III, vers 45), Denys Thierry, Paris, 1674. 

  2. Où l’écriture est une petite mort. 

  3. J’ai reçu mon premier ordinateur personnel peu après ma première machine à écrire, et les ai utilisés en concurrence pendant dix ans. Je ne suis mis à utiliser régulièrement l’ordinateur pour écrire qu’à partir de mes seize ans, il m’a fallu deux ans de plus pour remiser définitivement ma machine à écrire. 

  4. Où l’ordinateur peut être vu comme la mort de l’écriture. 

  5. « Traitement », revoilà l’auteur comme opérateur 

  6. Lettre de la fin février 1882, in Friedrich Nietzsche, Briefwechsel : Kristische Gesamtausgabe, G. Colli & M. Montinari, Berlin, 1975-1984. Toutes les références à Nietzsche sont issues de Friedrich Kittler, Gramophone, Film, Typewriter, Stanford University Press, Stanford, 1999 (1re éd. : 1986).