métro[zen]dodo
Image d’illustration de l’article Le fantôme de Notre-Dame
La cathédrale Notre-Dame de Paris, vue depuis la terrasse de l’Institut du monde arabe, en aout 2014. Image Anthony Nelzin-Santos.

Le fantôme de Notre-Dame

Il y avait ceux qui buvaient un verre en terrasse, contemplant le brasier comme ils auraient regardé un match de foot. Il y avait ceux qui prenaient des selfies à la dérobée, sous les regards désapprobateurs de ceux qui filmaient à la vue de tous.

Il y avait les chemises bleues-chino beige et les pulls à capuche-croix de bois, qui enchainaient les Ave Maria comme d’autres auraient dansé pour faire tomber la pluie. Et puis il y avait cette petite tête fripée qui dépassait d’un manteau en laine grise, qui répétait que ce n’était pas possible et que ce n’était pas vrai.

Ce n’est pas possible, mais c’est bien vrai. La flèche de Viollet-le-Duc est bien tombée, éventrant la cathédrale, dont les murs tiennent par une opération du Saint-Esprit. Ce n’est pas possible, mais c’est bien vrai. Sauf dans les applications de navigation.

La cathédrale de Google Maps est transparente, vaporeuse, comme l’ombre d’elle-même. Il s’agit, bien sûr, de préserver la lisibilité du plan au sol sans compromettre la représentation des volumes. Mais cette représentation particulièrement stylisée prend une dimension particulière dans les circonstances actuelles. Google ne montre pas vraiment Notre-Dame de Paris, mais l’image emblématique d’une cathédrale gothique rêvée, un symbole du symbole.

Apple, au contraire, s’attache à reproduire les moindres détails de la cathédrale dans la vue Flyover de Plans. Des montagnes de silicium pour représenter fidèlement un tas de pierres, cet effort est d’autant plus touchant qu’il vient d’une entreprise qui peinait à faire passer les ponts au-dessus des rivières. Apple montre la cathédrale dans toute sa splendeur… passée.

Dans un cas comme dans l’autre, la représentation de Notre-Dame est figée, alors que les applications de navigation ne cessent d’évoluer. Apple et Google doivent-elles faire passer des voitures et des satellites pour suivre l’avancée des travaux ? « Ce n’est pas leur affaire ! », semble dire l’archevêque de Paris — visiblement, porter un casque pendant une messe, ça vous coupe du ciel.

Mais c’est bien notre affaire. Notre-Dame n’est pas seulement une cathédrale. Notre-Dame n’est pas seulement le symbole d’une nation subitement redéfinie. Notre-Dame est autant un morceau d’Histoire qu’un morceau d’histoires. C’est le centre de mon Paris estudiantin, le point zéro de mon mariage, et je n’ai pas envie que Google ou Apple redessinent mes souvenirs.

Ces représentations sont profondément insatisfaisantes. Pour Google et Apple, qui ne pourront pas corriger cette erreur sans affronter une levée de boucliers. Pour nous, qui ne savons toujours pas ce qu’il adviendra — ni même ce qu’il faudrait qu’il advienne — de cette vieille dame. La moins mauvaise des solutions, c’est peut-être d’apprendre à vivre avec le fantôme de Notre-Dame.