Je me souviens

Image Anthony Nelzin-Santos (tous droits réservés).

Je me souviens des tourteaux qui plongeaient dans l’eau bouillante, et du thon rouge qui nageait dans la sauce tomate. Je me souviens du trou dans la cloison qui servait de passe-plats, et du miroir sur le mur qui peinait à élargir la loge. Je me souviens des paquets rouges de Winston, et des pages jaunes du France-Soir. Je me souviens de la douche en forme de cuvette en plastique, et du chauffe-eau en forme de casserole. Je me souviens de la Joconde piquée chez un faussaire, et de la radio achetée à grands frais. Je me souviens du « tac-a-tac-a-tac » de la machine à coudre Singer, et du « bzz » de la machine à raser Braun. Je me souviens de la cour goudronnée suffocante l’été, et des toilettes carrelées glaciales l’hiver. Je me souviens de l’odeur du Miror sur les cuivres, et des fragrances sensuelles dans l’escalier. Je me souviens des pièces de vingt centimes pour un Carambar, et des pièces de dix francs pour un cierge.

Je me souviens des traces de peinture sur le RER, et des traces de brûlé sur le parquet. Je me souviens des escaliers qui paraissaient toujours plus hauts, et des épaules qui semblaient toujours plus basses. Je me souviens de ces « bonjour » qui sonnaient comme des « au revoir », et de ces « au revoir » qui sonnaient comme des « adieu ». Je me souviens du ronronnement doux de la bonbonne d’oxygène, et de la sonnerie stridente de ce coup de téléphone.

Je me souviens de ces histoires devenues des mémoires, et de ces mémoires devenues des oublis. Je me souviens de cette tante illuminée qui légua son héritage au couvent, et de ces sœurs qui n’en avaient pas été adoucies. Je me souviens des champs d’Abegondo, et des rues de La Corogne. Je me souviens d’avoir appris le français en les lisant, et d’avoir voulu l’oublier en les entendant. Je me souviens des grandes modistes devenues petites mains, et des grands artistes devenus peintres en bâtiment. Je me souviens des après-midi au parc, et des semaines au sanatorium. Je me souviens de celui qui n’a pas été, et de celui qu’il aurait pu être. Je me souviens du blouson de cuir qui pensait cacher des clopes dans ses maquettes de bateaux, et du rimmel qui pensait cacher sa grossesse sous ses gros pulls.

Je me souviens du matelas maintes fois rapiécé, et de la fenêtre jamais réparée. Je me souviens de cette vie mise en cartons, et de cette mort mise en boîte. Je me souviens de l’odeur de l’éther, et du vent qui n’arrivait pas à la chasser. Je me souviens d’un Ave Maria, et d’un « signez ici s’il-vous plaît ». Je me souviens de ma tristesse… ce que j’aimerais l’oublier.