Je ne suis pas un sous-produit de Google Analytics, vous non plus

Anthony Nelzin-Santos

Un lecteur critique ma décision de supprimer tout système de pistage de mes sites, arguant que cela représentait un risque à long terme pour « [m]on activité » (sic) — en somme, que je me privais de données bien utiles pour connaître mes lecteurs, pouvoir cibler le contenu, et dégager des revenus publicitaires. Ce lecteur a raison, c’est un risque. Mais un risque que je veux prendre, pour précisément toutes ces raisons. Trop de mes sites sont allés dans le mur parce que je connaissais mes lecteurs, que je pouvais leur servir un contenu ciblé sûr de faire un « carton », et donc dégager un revenu stable mois après mois après mois.

Je refuse désormais d’être un produit de ce système, et de faire de mes éventuels lecteurs un produit de ce système. Et je refuse surtout que mon contenu puisse, in fine, apparaître comme un sous-produit de Google Analytics.

Je connais désormais très bien mes limites en matière d’écriture et de flux de « production ». Je sais mes penchants pour le chiffre, et comment ils peuvent influer sur mes écrits. Et je suis persuadé que la lente agonie de mes anciens sites peut en partie s’expliquer par cette logique comptable (même si le manque de temps — études, boulot, vie privée — est aussi une très bonne excuse). La seule solution simple pour me libérer de cette véritable drogue, c’est-à-dire une solution qui ne requiert pas plus d’efforts que le mal, est tout simplement de supprimer tout système de suivi statistique des visites.

Certes, si je devais un jour mettre de la pub sur mon site, j’aurais un mal fou à justifier mon « audience » auprès des potentiels annonceurs : la seule chose ressemblant à un vague suivi des visites est le moniteur de charge de mon serveur. C’est sans doute un mal pour un bien : si un éventuel annonceur veut bien me faire confiance et faire confiance à « mes » lecteurs et placer de la pub sans avoir l’œil sur les chiffres en temps réel, c’est qu’il ne doit pas être trop mauvais. Auquel cas j’ai très envie de faire affaire avec lui.

Certes, je n’ai désormais plus aucun moyen de connaître l’ensemble de mes lecteurs, de leur localisation au temps qu’ils ont passé sur le site, des pages qu’ils ont lues aux liens qu’ils ont suivis, en passant par leur configuration exacte d’OS, taille d’écran et navigateur, le tout en temps réel. Je dois l’avouer : c’est dur, surtout pour un drogué des statistiques en tous genres comme moi. Mais cela m’assure de ne pas reléguer le lectorat au rang de sous-produit de mon addiction aux chiffres et de m’abstraire quelque peu de mon ego surdimensionné et de ma quête éperdue de reconnaissance (même si c’est loin d’être gagné).

C’est que j’appelle, un peu pompeusement, la « libre publication » : en me faisant un peu mal, je me suis offert un peu plus de liberté. Le constat est pour le moment positif : je me suis permis de publier des articles que je n’aurais sans doute jamais commencé à rédiger du temps de Google Analytics.

La suppression des commentaires participe de cet effort : le nombre absolu de réactions est aussi une donnée quantifiable, et l’envie de provoquer la discussion est parfois plus forte que l’envie de reprendre quinze fois la même phrase pour la rendre parfaite (pour se rendre compte un an plus tard qu’elle est affreusement mal écrite). La discussion étant déportée pour l’essentiel sur Twitter et sur quelques blogs amis, je suis aussi persuadé de paradoxalement beaucoup mieux connaître « mes » lecteurs. Je n’ai certes plus le détail de leur configuration et leurs habitudes de navigation, mais je peux discuter un peu plus longtemps avec eux, et pas forcément de ce que j’écris.

Et c’est sûrement ce qui compte le plus, au fond. Faire des rencontres, apprendre sur moi et sur les autres, s’engueuler, se rabibocher (ou pas)… et continuer à tapoter à haute dose.