Le bruit et l’odeur

Lettre ouverte à Nathalie Frier, mairesse de Saint-Fons.

Madame la Mairesse,

récemment de passage à Saint-Fons, j’ai découvert avec effarement votre « édito » dans le dernier numéro du magazine municipal. « Depuis des décennies », y dites-vous, « la diversité a toujours été une richesse de par l’origine de ses habitants pour faire fonctionner les usines. »1

La syntaxe est approximative, mais le message est d’autant plus clair que vous ajoutez, quelques lignes plus loin :

L’été arrive et avec lui de longues et chaudes journées. Alors, décidons de nous respecter. Décidons de ne plus salir nos rues. Décidons de ne plus cautionner le stationnement anarchique. Décidons de ne plus gêner nos voisins par le bruit à des heures tardives ou tôt le matin. Décidons de plus conduire à grande vitesse. Décidons de ne plus sortir les poubelles à n’importe quelle heure.

« Chacun doit avoir les mêmes droits et une égale dignité quelles que soient ses origines, ses convictions ou ses appartenances », mais certains plus que d’autres2.

La juxtaposition est facile, peut-être même cruelle, mais votre texte est chargé de lourds sous-entendus. En êtes-vous consciente ? Je n’en suis pas certain : ces idées sont profondément ancrées dans notre culture politique, et l’exclusion est paradoxalement le moteur de notre modèle républicain3. Dans l’entre-deux-guerres par exemple, Georges Mauco, inspiré par l’hygiéniste René Martial, craignait pour la « santé morale et physique » des Marseillais et des Parisiens confrontés à l’immigration4.

Les membres de ma famille n’avaient alors pas encore traversé l’Atlantique ou les Pyrénées pour venir s’établir en France. Mais trente ans plus tard, ils y ont été reçus avec le même discours, institutionnalisé au point de figurer noir sur blanc sur leurs papiers5. Deux générations ont passé, mais ces arguments persistent, au point qu’un Français né de parents français comme moi se sente de plus en plus mal en France, pays qui ne cesse de rabaisser mes proches au rang de troupeau pestiféré6.

Les immigrés ne sont pas venus en France « pour faire fonctionner les usines », quoi que cela veuille dire. Ils sont venus pour fuir la détresse, la misère et la mort. Ils sont venus dans un pays qui leur promettait non pas un meilleur avenir, mais un avenir tout court.

Les immigrés d’aujourd’hui traversent les mêmes mers et franchissent les mêmes montagnes pour les mêmes raisons. Malgré des lois scélérates, nous demeurons un pays de liberté. Malgré des attentes déçues, nous demeurons un pays d’égalité. Malgré des promesses reniées, nous demeurons un pays de fraternité.

Malgré tout, nous aspirons toujours à atteindre une forme de bonheur par le biais d’un édifice républicain sans cesse rénové à la sueur de notre front. Et de la sueur, ils en ont versé ces immigrés, notamment dans les usines que vous évoquez. Du sang, aussi, lorsque les tenants d’une France fantasmée les tabassent et les tuent, contribuant ainsi à affaiblir notre République, notre pays, notre patrie.

Comment s’en émouvoir lorsque l’on ne voit rien d’autre en eux que des bêtes de somme bonnes à rien d’autre que faire tourner les moulins ? Voyez-les comme des hommes et des femmes, et vous découvrirez des richesses que ce pays malade refuse d’exploiter : la richesse des langues, la richesse des cultures, la richesse des talents, la richesse des croyances, la richesse des savoirs.

Vous comprendrez comment ne plus être un simple rouage dans une bureaucratie fière d’être aveugle, mais une femme politique agissant dans l’intérêt de tous ses concitoyens. Vous ferez pleinement vivre les idéaux de notre beau pays qu’est la France. Je ne vous souhaite rien de mieux que cela.


  1. Nathalie Frier, « Le vivre ensemble, c’est tous les jours », Saint-Fons Le Mag’, nº 2 (mai-juin 2015), p. 3. 

  2. Notez, dans ce dernier cas, la reprise du vocable de « stationnement anarchique »… pour désigner la situation provoquée par un manque d’infrastructures aux abords de la mosquée. 

  3. Voir les travaux de Gérard Noiriel, ou, pour un résumé, son intervention du 25 mars 2011 devant l’Assemblée nationale : « Les grandes lignes du “modèle républicain”, si tant est que cette expression ait un sens, ont été fixées dès le début de la Révolution française, comme une mise en œuvre contradictoire de la philosophie des Lumières. Cette contradiction apparaît clairement dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Dans la logique républicaine en effet, la citoyenneté se définit comme participation à la vie de l’État national. Par conséquent, l’étranger ne peut pas avoir les mêmes droits politiques que le citoyen, ce qui contredit l’article 1er de la Déclaration stipulant que “Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits”. C’est cette contradiction fondatrice qui explique qu’aujourd’hui encore des discours les plus opposés sur l’immigration puissent se réclamer des “valeurs républicaines”, les uns privilégiant la sécurité des citoyens et les autres l’universalité des droits de l’homme. » 

  4. Georges Mauco, Les Étrangers en France, leur rôle dans l’activité économique, Paris, Colin, 1932. Sur l’hygiéniste et le racisme, voir notamment Benoît Larbiou, « René Martial, 1873–1955. De l’hygiénisme à la raciologie, une trajectoire possible », Genèses, nº 60 (2005/3), pp. 98–120. Sur le racisme d’État nourri par ces thèses, voir notamment Olivier Le Cour Grandmaison, « Colonisés-immigrés et “périls migratoires” : origines et permanence du racisme et d’une xénophobie d’État (1924–2007) », Cultures & conflits, 69 (printemps 2008), pp. 19–32. 

  5. Le dossier que mon grand-père a dû conserver à portée de mains jusqu’à ce qu’il obtienne un titre de séjour, après son arrivée en France en 1963, le désigne clairement comme un sujet à risque, car potentiellement porteur de maladies contagieuses. Il a bien contracté la tuberculose… mais près d’un an plus tard, en France donc, où il a effectué un long séjour en sanatorium. 

  6. Comme je l’ai déjà dit, j’ai « la chance de pouvoir habituellement l’oublier grâce à [m]a peau blanche, [m]es cheveux lisses et [m]on nom à peu près prononçable. » J’imagine l’état d’esprit de personnes moins privilégiées, et comprend les tensions qui peuvent en découler.