Le livre numérique est le livre

Anthony Nelzin-Santos

La dématérialisation du livre provoque aujourd’hui les mêmes débats qui ont émaillé le passage à la photographie numérique et à la musique dématérialisée. Mêmes débats, mêmes erreurs : en se concentrant sur la matérialité de l’objet-livre, les pourfendeurs de la dématérialisation oublient ce qu’est réellement un livre.

À force de raccourcis, on oublie souvent que Johannes Gutenberg n’a pas inventé l’imprimerie. La reproduction mécanique du texte a été inventé par les Chinois du VIIe siècle, les caractères mobiles métalliques par les Coréens du XIIIe siècle. Mais de la même manière qu’on a oublié que des pêcheurs basques estivaient à Terre-Neuve dès le XIe siècle pour faire de Christophe Colomb l’« inventeur » de l’Amérique, l’histoire a mis en avant le rôle de Gutenberg. L’européano-centrisme n’explique pas tout : l’Histoire est d’abord le récit des gagnants, et le grand gagnant de l’histoire, c’est le capitalisme.

Car comme l’expédition de Colomb, l’imprimerie de Gutenberg a été une formidable entreprise capitaliste, système économique qui facilite la prise de risque nécessaire aux grandes ruptures influant sur le cours de l’histoire. L’imprimerie de Gutenberg, c’est d’abord un financier, Johann Fust, et le choix d’un ouvrage devant assurer le succès commercial, la Vulgate. Et c’est un échec commercial, qui impose l’intervention de Peter Schöffer, assistant de Gutenberg, gendre de Fust, et inventeur de talent. Le résultat, le Psautier de Mayence, est imprimé en couleur, avec des illustrations et des lettrines.

La différence principale entre l’imprimerie et les copistes est une différence de moyens et d’échelle, les deux s’entretenant mutuellement. Je n’ai pas le souvenir que l’Histoire ait trouvé en Gutenberg un révolutionnaire souhaitant casser le monopole de l’Église et d’une caste possédante sur le savoir. Le procès de Gutenberg par Fust et semble-t-il de Fust par certains clients rappelle au contraire bien la dimension économique incontournable du livre « moderne ». Cet objet a aussi et peut-être surtout conçu comme le support d’une nouvelle activité économique bourgeoise et citadine : Gutenberg a cassé le monopole de l’Église et d’une caste possédante non sur le savoir donc, mais sur les moyens de reproduction du savoir.

Et tant mieux si cela a permis une plus grande diffusion de ce savoir, comme le codex des Romains repris par les Chrétiens a permis une meilleure protection et un meilleur accès à ce savoir. Ce format, le codex imprimé, a rencontré les évolutions du temps pour progressivement changer de nature : l’imprimerie ne fait pas à elle seule les Lumières, comme on en parfois l’impression, mais il n’y aurait peut-être pas eu les Lumières sans l’imprimerie. Et au passage, le livre est devenu bien plus qu’une simple entreprise capitaliste : il est devenu la technologie la plus efficace pour la fixation et la transmission du savoir. Par la multiplication, le contenu est devenu plus important que l’objet. Les intérêts économiques et les intérêts philosophiques se rencontrent.

Les évolutions subséquentes de l’objet perfectionnent cette technologie : le linotype, l’offset puis l’impression numérique permettent une reproduction toujours plus fiable et toujours moins coûteuse ; le brochage puis l’encollage permettent de diminuer le poids et le prix du codex. Le livre de poche est l’évolution finale de cette logique : il permet une diffusion massive du savoir dans un cycle de reproduction presque infini, et est d’une valeur suffisamment faible pour favoriser l’emprunt, le don, la déconstruction, le détournement. La perennité est en échange compromise : le livre du XXe siècle est de ce point de vue moins efficace que celui du XIXe, qui l’était sans doute à son tour moins que celui du XVIIIe — papiers acides, dos collés et encres modernes ont leurs avantages, mais aussi leurs inconvénients.

Quelle est aujourd’hui la technologie la plus efficace pour la transmission du savoir ? Je ne pense pas que l’on puisse arguer que le dématérialisé ne le soit pas : Internet a sans doute fait plus en 20 ans que toutes les bibliothèques du monde depuis des siècles dans ce domaine. Le format livre, traduit pour le dématérialisé, conserve toute sa pertinence : il offre une unité de « lieu » à un contenu qui se suffit à lui-même. L’hyperlien lui apporte une nouvelle dimension, en facilitant l’intertextualité, et donc une diffusion encore plus grande des savoirs. Le livre numérique est sans doute le livre le plus efficace qui soit pour la transmission synchronique — je ne suis néanmoins pas sûr que ses détracteurs aient pensé à cet aspect.

Le problème réside à nouveau dans la fixation, la perennité : le livre numérique est plus solide que le livre de poche, il n’y a là encore aucun doute sur le sujet, mais pas plus pérenne. Et c’est tout le problème : la technologie « livre » a énormément progressé sur un aspect en régressant encore plus fortement sur l’autre. On ne risque pas que la couverture d’un livre numérique se décolle et que les feuillets s’envolent, mais on risque de ne plus pouvoir ouvrir le livre, la faute aux verrous numériques. On a commencé à découpler forme et fonction du livre avec les Lumières, peut-être faut-il épuiser cette logique et distinguer le livre de l’objet-livre si l’on veut répondre à cette enjeu de transmission diachronique.

Si cette logique est valide, alors le livre numérique est le successeur du livre de poche comme meilleur vecteur de transmission synchronique. Reste à répondre à l’impératif de transmission diachronique, d’héritage du contenu : peut-être faut-il garder un objet-livre à des fins d’archivage (le luxe favorisant la conservation), comme on a conservé la photographie argentique et la musique sur support matériel. Peut-être faut-il aussi s’assurer que le numérique bénéficie lui aussi des meilleures conditions de préservation possibles, en faisant sauter les DRMs et en fixant de véritables standards d’interopérabilité. Quoiqu’il en soit, aujourd’hui, le livre numérique est le livre. Les Gutenberg du XXIe siècle sont ceux qui s’assurent de le faire évoluer en préservant toujours les mêmes impératifs. Voire les mêmes idéaux.


Une partie de ma réflexion hérite d’un cours d’histoire des techniques que j’ai suivi pendant mon cursus, dont j’ai conservé les références suivantes :

  • Marius Audin, Histoire de l’imprimerie : Radioscopie d’une ère, de Gutenberg à l’informatique, Paris, Picard, 1972.
  • Bruno Blasselle, À pleines pages. Histoire du livre, Paris, Gallimard, 1997.
  • Michael Twyman, L’imprimerie : Histoire et techniques, Lyon, ENS, 2007.

Cet article est aussi une réécriture totale de l’article « Surprise du soir » du 12 juillet 2009.