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Le récolement décennal : pour quoi faire ?

Anthony Nelzin-Santos

Cet article est issu de Cartel Mère, une étude de la manière dont l’art interroge la technologie et dont la technologie inspire l’art, publiée avec Cécile Jourdain entre juillet 2014 et avril 2015.

Le 13 juin dernier s’achevait le plan de récolement décennal annoncé par la Loi Musées de 2002, et fixé par un arrêté du 25 mai 2004. Cette opération d’envergure nationale, renouvelée tous les dix ans donc, permet d’établir un bilan des collections des musées détenteurs du label « Musée de France ». Quelques mois avant la date butoir, le Service des musées de France estimait que seuls 320 musées — à peine 23 % du total — auraient bouclé leur récolement dans les temps. Quelques mois après la date butoir, les premiers bilans font en effet état du retard pris par les institutions… quand elles ont commencé ce travail qui est une obligation légale.

Le processus de récolement consiste à vérifier sur chaque pièce et sur place, la localisation du bien, son état, son marquage, la conformité de son inscription à l’inventaire du musée, et pour finir, les différentes sources documentaires qui se rapportent à l’objet en question. Depuis 1945, tout musée de collections publiques a l’obligation de tenir un registre d’inventaire de la totalité de leurs biens. Les normes en la matière n’ont pas évolué en soixante-dix ans, et depuis, le récolement décennal n’est que la deuxième mesure prise par l’État sur le terrain de la connaissance des collections publiques des musées.

Un plan de récolement décennal passe par différentes étapes, de la définition des espaces d’interventions dans le musée même, à l’évaluation des contraintes et des moyens existants. Le calendrier peut diviser l’action en campagnes de récolement : chacune, et chaque fiche de récolement qui l’accompagne, doit être validée par les personnes compétentes au sein du musée et intégrée, sans possibilité de modification, au document final de récolement.

Au regard de la charge que représente le récolement de plusieurs milliers d’objets — jusqu’au million pour les plus gros musées —, le délai de dix ans n’est pas de trop. D’autant qu’en 2004, les musées de France ne possédaient pas toutes les informations nécessaires à la mise en œuvre de l’action dans leur structure. Il a fallu attendre 2010, et même 2012 pour certains documents, avant que le site de référence Joconde ne mette en ligne des dossiers d’aide sur les méthodologies à adopter, les écueils à éviter, et notamment toute une documentation sur le récolement informatisé. La pédagogie de ces textes n’excuse en rien leur arrivée tardive : les rapports d’avancement montraient dès 2010 que l’objectif ne serait pas atteint.

L’accessibilité et les multiples autres possibilités qu’offre une informatisation des collections pour un musée ne sont pas négligeables, quel que soit le nombre d’objets. En interne, elle permet une économie de saisie flagrante, dans la phase de rédaction de notices d’objets, avec une récupération rapide des données. En matière de suivi et de ressources pour les prochains récolements décennaux, elle permet une vérification rapide et une utilisation immédiate des données. Cette base peut servir à alimenter la communication du musée, donc à potentiellement attirer davantage de visiteurs… et de financements.

Une fiche de récolement informatisé compte au minimum 16 rubriques à renseigner, du numéro d’inventaire au nom de ceux l’ayant rédigé et validé, en passant par le crédit d’une éventuelle photographie du bien, sa localisation, ses références et son identification. Si les fiches bénéficient d’un traitement informatisé, seule la version papier aura valeur juridique, ce qui nécessite qu’une fois saisies et validées, elles ne puissent plus être modifiées. La saisie par un tableur Excel, solution la plus économique financièrement et en compétences humaines, est en même temps celle la plus limitée dans le contrôle et la recherche des données, mais aussi dans leur exportation vers une base de données externe.

La procédure de validation impose que les moyens utilisés répondent à toutes les étapes d’un plan de récolement décennal, d’une édition informatisée de registre d’inventaire ou d’exportation des données sur les collections vers la base Joconde. Les recommandations du service des musées de France portent sur l’utilisation de systèmes de gestion dont les fonctionnalités ont fait l’objet d’une agrément spécifique au récolement décennal. Les critères en sont si particuliers que les sociétés éditrices proposant ces logiciels sont peu nombreuses et toutes françaises.

Cette première édition du récolement décennal aura au moins eu le mérite de faire avancer la connaissance que les musées de France ont de leurs propres collections. Le chantier a été d’autant plus lourd à porter qu’il nécessitait d’assimiler une importante dose d’informations sur les étapes à suivre dans ce processus rigoureux, et de faire le bilan pour chaque institution de ses propres capacités.

Mais cette dernière procédure est coûteuse, en temps et en moyens financiers et humains. Pour l’immense majorité des musées de France gérés par des associations ou par des collectivités territoriales, les moyens restent limités. Redevables des subventions de fonctionnement, des impôts locaux (pour les collectivités territoriales) et des recettes qu’ils réalisent, certains « grands » musées peuvent s’en sortir très honorablement et proposer des mises en ligne intéressantes de leurs collections. En revanche, les « petits » musées n’ont pas forcément la possibilité de procéder à un récolement de ce type.

L’étiquetage « Musée de France » ne traduit en aucun cas un ensemble homogène disposant des mêmes ressources et donc avançant au même rythme : « _au 31 décembre 2011, selon les données dont dispose la SMF, les musées territoriaux affichaient un taux de récolement de 10 % (contre 30 à 35 % pour les musées nationaux, qui devraient atteindre les 50 % fin 2012)._ » Les musées territoriaux constituent 82 % du nombre total des musées de France, tandis que les musées nationaux comptent pour 5 %. Parmi ces 5 % comptent les mastodontes du secteur, dont les collections dépassent les 100 000 voire le million d’objets (Musée d’archéologie de Saint-Germain-en-Laye, Louvre, Muséum d’histoire naturelle). Leur fonctionnement est à la hauteur de leurs finances et des recettes générées par les centaines de milliers de visiteurs chaque année : il leur permet pour le récolement décennal un panel de moyens techniques et une diffusion des collections en ligne qui accroît leur présence numérique et leur potentiel d’attraction, ce que peu de musées territoriaux peuvent encore s’offrir. Reste pour ces derniers la vieille habitude du registre papier, ou à la rigueur, le fidèle tableur.

Reste à savoir pourquoi on récole : pour l’administration des musées, ou pour transmettre _« le patrimoine matériel et immatériel de l’humanité et de son environnement à des fins d’études, d’éducation et de délectation »_ ?


Apple Watch : de l’informatique prête à porter

Ne l’appelez pas iWatch, mais Apple Watch : la firme de Cupertino a enfin levé le voile sur sa montre connectée, qui sera commercialisée début 2015. Que dire à son sujet qui n’a déjà été dit ? Peut-être qu’elle est emblématique de la dissolution de l’informatique, qui n’est plus un domaine réservé à quelques passionnés, mais une technologie fondamentale. Tout est informatique, jusqu’aux bijoux et vêtements que l’on porte.

Faut-il s’en réjouir ? Rien n’est moins sûr : rarement la démocratisation de l’utilisation de technologies est allée de pair avec une démocratisation de la connaissance desdites technologies. Le premier phénomène peut difficilement être réalisé sans structures intermédiaires, qui ne favorisent pas le deuxième phénomène. À quoi bon savoir réparer une radio quand on la remplacer pour quelques euros ? Faut-il savoir comment le blé pousse pour manger un cookie ? Et donc : peu importe ce que cet objet collé à ma peau fait, tant qu’il fonctionne !

Le risque est que l’informatique « pervasive » n’en devienne invasive par la force de l’habitude. Lorsque l’« affaire Snowden » aura été oubliée depuis des décennies, il sera peut-être normal — voire souhaitable — que des sociétés privées aient accès en permanence à vos communications et vos données biométriques. Il est encore loin le temps où l’Apple Watch deviendra une menotte numérique, mais sa dimension personnelle — parce qu’elle touche à l’intangible, à la mode, à l’expression individuelle — rend d’autant plus cruciale une réflexion immédiate sur cet horizon encore inconnu.

Quel avenir pour Hadopi ?

Les remous à gauche auront eu raison d’une promesse de campagne de François Hollande : la suppression de la Hadopi. « Pour changer le statut de la Haute Autorité, qui surveille et réprime le téléchargement illégal, il faudrait passer par la loi », explique Fleur Pellerin au Monde. Un statu quo qui a comme conséquence immédiate l’abandon du projet de fusion de la Hadopi et du CSA en un « super censeur » : « pour moi, cette question institutionnelle ne préoccupe plus grand monde aujourd’hui » dit la ministre de la Culture.

Alors que la Hadopi a publié un plan très ambitieux de lutte contre les sites de téléchargement illégal, Fleur Pellerin assure que désormais « la priorité en la matière est la lutte contre la contrefaçon commerciale, et notamment le renforcement des moyens juridiques et policiers contre les plates-formes de piratage, en partenariat avec les institutions européennes et judiciaires ». La riposte graduée n’est pour autant pas enterrée : la Haute autorité disposera d’un budget de six millions d’euros à cet effet.

Six millions, et pas un centime de plus, ce qui signifie qu’elle ne pourra plus assumer ses autres missions. Il faut passer par la loi pour réformer la Hadopi… mais on peut aussi l’asphyxier financièrement pour s’en débarrasser loin de l’Assemblée. La Haute autorité a pourtant fait montre d’une surprenante audace en se faisant force de proposition sur le sujet de la prévention du piratage, avec une stimulante étude sur la rémunération proportionnelle au partage, qui ne propose rien d’autre qu’une licence globale. Mais rue de Valois, on veut désormais se concentrer sur le filtrage de l’offre illégale, quitte à favoriser des acteurs étrangers comme Netflix.


En bref

Musique & films

Netflix qui s’est lancé en France le 15 septembre dernier, comme prévu. Malgré une panne dès son premier week-end d’existence et une offre extrêmement contrainte par la chronologie des médias, le service aurait déjà conquis plus de 100 000 utilisateurs. S’il parvient à détourner des utilisateurs de la télévision, et même s’il a promis de participer à la réalisation de plusieurs contenus originaux en France, Netflix aura un impact très direct sur le financement de la filière audiovisuelle à travers les recettes publicitaires des chaînes commanditaires. La solution ? « Il faut passer d’une industrie de gestionnaire de fréquences à une logique intégrée de studios », assure une étude de Mines ParisTech. Bref, battre Netflix sur son terrain.

Populaire, le streaming musical ? Pas au Japon, où le CD représente 85 % des ventes… et continue de progresser ! Cette particularité peut s’expliquer par la faiblesse de l’offre dématérialisée locale, mais aussi et peut-être surtout par l’originalité du marché de la musique japonais. Jouant plus que tout autre sur l’aspect matériel du CD, il en a fait un objet de collection pour les jeunes fans de girl bands comme AKB48 — dont les albums sont déclinés en différentes versions, contenant parfois des invitations à des événements ou des goodies.

En Europe et aux États-Unis, cet aspect fétichiste est rempli par le vinyle, dont les ventes restent anecdotiques, mais sont en forte progression. Auprès d’un public très particulier toutefois : il semble que la chaîne de magasins de vêtements Urban Outfitters soit aujourd’hui le plus grand distributeur de vinyles dans le monde.

Littérature

La Cour de justice européenne a tranché : les bibliothèques peuvent numériser certains titres de leur collection sans l’accord des ayants droit. Les titres ainsi numérisés ne pourront pas être imprimés ou copiés sur clef USB sans « compensation équitable », mais ils pourront être mis à disposition sur « des terminaux dédiés ». Ce terme comprend-il le matériel des usagers, connecté en local ou à distance au réseau de la bibliothèque ? La décision ne le précise pas.

Cela n’aidera pas les bibliothèques publiques françaises à adopter le livre numérique, elles qui sont très en retard en la matière, comme l’expliquent Hans Dillaerts et Benoît Epron. BnF-Partenariats, la filiale privée de la Bibliothèque nationale de France, a quant à elle lancé une collection de livres numériques payants sur les principales plates-formes de vente en ligne. L’offre compte pour le moment moins de 100 livres, valant jusqu’à 3,49 €, mais elle devrait atteindre plusieurs milliers d’ouvrages d’ici à la fin de l’année prochaine.

Éducation

À l’occasion de la rentrée scolaire, François Hollande a vanté les mérites futurs de son grand plan numérique pour l’école, annoncé le 14 juillet dernier. Le ministère de l’Éducation planche déjà sur une initiation facultative au développement informatique à l’école, et un enseignement obligatoire au collègue ? Le président de la République assure qu’il faut « surtout former les enseignants au numérique ». Pendant ce temps, une telle formation est déjà en place en Grande-Bretagne. Le programme, détaillé par Next INpact, rappelle par son ambition celui qui avait éveillé, dans les années 1970, toute une génération au design (avec des résultats incontestables) :

Dès cinq ans, tous les jeunes Anglais seront ainsi éveillés au code informatique. Cet apprentissage évoluera au fil du temps, afin que les élèves sachent d’ici leur quatorze ans comprendre et appliquer les principes fondamentaux de la science informatique, notamment en termes d’algorithmes et de représentation de données. Ils devront par exemple savoir utiliser au moins un langage de programmation (dont un textuel). Les professeurs enseigneront par ailleurs les fonctions logiques de calcul booléen (de type ET et OU). Cet apprentissage portera également sur le matériel et sur les aspects relatifs aux usages concernant la protection de la vie privée par exemple.

Musées

Le musée Guggenheim de New York déploie des beacons, ces petites balises Bluetooth qui permettent de localiser un utilisateur de manière très fine. L’intérêt de cette microlocalisation est évident pour les musées : elle permet d’analyser le déplacement des visiteurs, et donc de repérer les éventuels points de congestion ou l’impact de la reconfiguration des espaces d’exposition. Elle l’est aussi pour l’utilisateur : à condition qu’il accepte d’être suivi, il peut recevoir des informations sur les œuvres à sa proximité, comme une sorte d’audioguide du XXIe siècle. Le musée teste pour le moment quelques dizaines de balises, avant de décider comment exploiter cette technologie.

Art & technique

Vous n’êtes pas gêné par le fait qu’Apple a placé l’album Songs of Innocence dans votre bibliothèque iTunes sans votre consentement préalable ? L’enceinte Pro Bono I, qui ne joue rien d’autre que le dernier album de U2, est faite pour vous.

Sinon, vous pouvez participer au projet Kickstarter de The Public Radio, une radio dans un bocal préréglée sur la station FM de votre choix.

Si vous habitez à Oslo, vos tweets deviendront peut-être des tâches de couleurs sur la sculpture connectée de Syver Lauritzsen et Eirik Haugen Murvoll.