métro[zen]dodo

Du peuple éparpillé façon puzzle

Anthony Nelzin-Santos

Florence Aubenas et Allan Kaval, Le Monde :

Trois « gilets jaunes » tombent nez à nez avec un homme en écharpe rouge, un peu chic. Tout de suite, ça discute violences. Mais pas les mêmes. « Pourquoi vous ne dégagez pas les casseurs ? On n’est pas contre vous, on est contre la violence », dit Écharpe rouge, très ému. Gilet jaune : « Vous savez ce que c’est une grenade de désencerclement ? Ça balance des billes et moi je m’en suis pris une. »

Les « gilets jaunes » prétendent incarner le peuple. Mais quel peuple ? Le peuple des étudiants, Le peuple des retraités ? Le peuple des urbains, Le peuple des ruraux ? Le peuple des pauvres, le peuple des riches ? Le peuple des « de souche », le peuple des « d’ailleurs » ? Le peuple des agriculteurs, le peuple des ouvriers ? Le peuple des hommes, le peuple des femmes ? Le peuple des juilletistes, le peuple des aoutiens ? Le peuple des sur-diplômés, le peuple des sous-diplômés ? Le peuple des patrons, le peuple des salariés ? Le peuple du « sérail politique », le peuple de la « société civile » ? Le peuple des gens issus d’une classe, le peuple des gens qui refusent de rentrer dans une case ?

À tant répéter que la généralité n’était qu’une collection de particularités, à tant gouverner la majorité comme une addition de minorités, on a éparpillé le peuple façon puzzle. Personne ne peut se réclamer du peuple, ce mot qui est la seule possession de ceux qui n’en ont pas, tout le monde peut se réclamer du peuple, ce mot qui incarne le mépris de ceux qui n’en sont pas. La partie croit être le tout, parce que le tout n’est plus que des parties, la minorité croit être la majorité, parce que la majorité ne sait plus ce qui l’unit. À quoi bon être un Français parmi d’autres, quand on peut être le membre d’un club si exclusif qu’il ne compte plus que soi ?

Quelques heures après sa publication, l’article d’Aubenas et Kaval a été modifié subrepticement. « Écharpe rouge » est devenu « l’homme à l’écharpe rouge », « gilet jaune » est devenu « l’un des “gilets jaunes” ». C’est pourtant bien la première version qui décrivait le mieux la situation. Nous ne sommes plus un groupe qui se définit par des caractéristiques communes, mais une collection d’individus qui s’opposent par des signes distinctifs. On est « bonnet » ou « gilet » ou « foulard », on n’est plus à tout fait citoyen. Parce qu’on ne fait plus corps, on est objet.