Pourquoi je me suis remis à l’argentique

Anthony Nelzin-Santos

Ma petite expérience consistant à ne plus avoir d’autre appareil photo que l’iPhone 4S a pris un tournant intéressant : je me suis remis à la photographie argentique, six ans après avoir lâché mon Pentax ME Super et son 50 mm f/1.7.

Retrouver mon calme

L’iPhone 4S a provoqué chez moi une sorte de frénésie photographique. Je l’ai toujours sur moi, cela aide à prendre des photos d’à peu près tous les plats passés à portée de ma fourchette. Son capteur et son optique sont assez exceptionnels, cela aide à prendre les plus petits détails des plus petits sujets. C’est un appareil photo invisible, cela aide à prendre des photos des gens dans le métro sans attirer l’attention. Je ne faisais pas le parallèle avec la lomographie pour rien.

1 500 photos plus tard — plus de 15 par jour ! —, mes sentiments sont partagés. Il y a dans le lot quelques pépites, mais pour ces réussites, combien de déchets ? Certaines photos mises bout à bout forment un véritable journal, mais pour ces quelques clichés transférés dans un coin du web, combien seront oubliés ? Quelques souvenirs sont à tout jamais préservés, mais face à ces quelques sourires volés, combien de moments… violés ? Le numérique n’est pas mauvais en soi, mais épuré et magnifié comme il l’est dans l’iPhone, il favorise certains instincts qui dénaturent quelque peu la pratique photographique.

Au diable le partage instantané et les filtres Instagram, retour à l’argentique — ici avec un Minolta Hi-Matic AF–2, là avec un Canon Canonet QL17 GIII, toujours avec de la Tri-X 400. J’ai certes toujours un appareil sur moi, pour ces moments où l’image me saute à la figure, mais il est plus pratique de me réserver des temps où aller chercher l’image. Les vieux réflexes reviennent, de ce 40mm qui ne me déplaît pas au petit compteur dans la tête qui fait défiler les euros à chaque déclenchement — celui comptant les minutes de numérisation s’étant depuis ajouté.

1,90 ₣

Car là où le numérique est indolore, l’argentique oblige à une certaine discipline : chaque déclenchement vaut précisément 29 centimes d’euros — je fais donc des photos à deux balles[^E]. Il faut aussi y ajouter le temps de la numérisation, environ huit minutes pour une bande de quatre négs, et l’éventuel coût d’un tirage des meilleures photos, autour de 50 centimes par cliché. Autant dire qu’on se prend à se demander si cette photo vaut vraiment le coup — et le coût — avant d’appuyer sur le bouton.

Je n’aime pas cet argument selon lequel l’argentique serait plus romantique que le numérique, mais il a un fond de vérité : cette « pression » force à penser à l’image, et donne parfois envie de laisser filer certains instants pour mieux les apprécier comme souvenirs entre les expositions. Le film n’est pas tant une représentation de moments que le prétexte au souvenir des instants passés entre chaque déclenchement. Je me suis ainsi surpris à avoir du mal à utiliser une pelloche de 36 vues lors d’une sortie photo, et à passer plus de temps à lever la tête et apprécier l’environnement qu’à chercher les petits détails du bout de mon viseur. Un retour des vieilles habitudes qui a eu l’effet escompté : j’ai arrêté de prendre compulsivement des photos de mes repas avec l’iPhone. Il reste un appareil photo fantastique, et un appareil que j’ai un plaisir fou à utiliser, mais sans Instagram, avec une certaine parcimonie, et là où il excelle (et où tous mes boîtiers argentiques calent) : la proxy-macro.

La qualité globale de mes photos a augmenté, j’ai l’impression — je ne parle ici pas de qualité technique, dont je me contrefiche, ni de sa perfection esthétique, je ne cours pas après Cartier-Bresson, mais de la capacité d’une photo à parfaitement représenter l’image mentale que je m’en étais faite. Alors que je prenais environ une « bonne » photo pour deux « mauvaises », la proportion s’est depuis inversée, y compris avec l’iPhone. Mieux : même pour les photos prises pour le boulot avec le Canon 550D, je passe plus de temps à régler l’appareil en amont, pour moins me reposer sur Aperture et obtenir plus d’images utilisables dès la sortie du capteur. Les dernières pellicules, et les derniers shoots « studio » sont désormais quasi uniquement composés de photos à garder tant elles transmettent parfaitement l’émotion qui a provoqué le déclenchement, ou tant elles sont fidèles au message que je veux faire passer.

Un Leica M9 dans 15 ans

Je dois aussi avouer que mon retour à l’argentique vient d’une insatisfaction croissante avec les choix techniques opérés par les fabricants d’appareils. Aucun ou presque n’a osé tirer parti de la libération offerte par le numérique, qui n’oppose plus les mêmes contraintes fonctionnelles et ergonomiques que le film — si j’osais, j’irais jusqu’à dire qu’Apple est la seule société, avec l’iPhone et après le QuickTake, à avoir fait bouger les choses. Aucun ne propose aujourd’hui un appareil réellement compact, possédant un médium de capteur plein format, un objectif de bonne qualité et lumineux (au moins f/2.8) et un viseur potable. Chacun de mes appareils argentiques remplit parfaitement ce cahier des charges.

Évidemment, je pourrais citer le Leica M9 ou le Fujifilm X-Pro 1, à peine plus gros que mon QL17 une fois équipés d’un 40 mm f/1.7 équivalent. Admettons cependant que je compte les 100 € de révision complète que je vais bientôt devoir mettre dans cet appareil, et que je considère qu’il me coûte 30 € par mois en pellicule et développement : il me faudra plus de quinze ans — 15 ans ! — pour arriver à la somme du M9 équipé d’un 40 mm de facture moyenne (6 000 € avec un Voigtlander f/2). Certes, mes résultats sont un cran en dessous en termes de piqué, de micro-contraste et d’autres choses que je comprends mais qui m’échappent, certes le télémètre est bien moins grand et lumineux, certes je ne peux pas me vanter d’avoir un appareil avec une jolie pastille rouge. Mais on va dire que ça me va.

Ça me va, parce que je redécouvre le plaisir de tenir mes photos dans les mains, de ne pas avoir à me soucier d’un cataclysme emportant mon Mac, mes sauvegardes et Flickr tout à la fois parce que les négs sont en lieu sûr, de faire de la photo par passion. Et parce que ce qui avait commencé comme une blague est en train de se révéler être le truc le plus passionnant que j’ai fait depuis quelques années. Et bon sang que c’est agréable.