PowerPoint et la Résistance

Anthony Nelzin-Santos

J’ai enfin compris le problème avec PowerPoint – comme quoi, on peut aussi apprendre des choses dans le train de 6h36 pour Paris. Son problème, c’est qu’il demande à quelques-unes des personnes les plus imaginatives de la planète — VRP, commerciaux, vendeurs de tapis, appelez-les comme vous voulez — d’abolir toute forme de spontanéité et de créativité. 

Cela donne des diapositives avec des titres rouges sur fond orange, des captures de logiciels de CRM de 50 pixels de large et des idées forces en 12 points, avec des mots comme selling intrinsèque, dumping intra-gamme, positionnement clivant ou, oui, idée force. Et des diagrammes. Plein de diagrammes, avec des bulles violettes et des flèches en forme d’éclairs. Non, je ne plaisante pas. Je décris fidèlement la présentation de mon…

(Je m’arrête deux secondes, je viens de me rendre compte que les sons du clavier de mon iPad étaient activés. Car non, vous ne voulez pas quitter votre casque dans le train de 6h36 pour Paris, le cadre moyen en transit, ça ronfle gras. Et oui, iPad, ça me donne l’impression de m’amuser au milieu de cette cohorte de Thinkpad sous Windows XP Pro, et ça fait son petit effet au moment du compostage du billet dématérialisé, façon clin d’oeil du contrôleur. J’aime bien les contrôleurs. Mais je digresse.)

…je décris fidèlement la présentation de mon voisin de devant, disais-je. Non, je n’ai aucune honte à épier un écran entre deux sièges : mon voisin de gauche fait pareil avec moi, et je suis sûr qu’il n’a pas réfléchi à l’excuse de l’étude sociologique, je-suis-journaliste-spécialiste-des-usages-de-l-informatique. Et puis la présentation de mon voisin de devant parlait de NFC et de 4G, je ne pouvais pas ne pas regarder, surtout avec la couleur orange du logo de la société, qui n’était pas MacGeneration. Je suis à peu près sûr que l’excuse du journalisme fonctionne, dans ce cas. 

Ce que j’ai pu constater, au fond de mon fauteuil, à 1,50m de l’écran du complet Weston-Boss-Festina, est l’illisibilité flagrante de ces présentations. Présentations, et pas support de présentation : elles ne servent pas à mettre en images les paroles d’un intervenant, elles servent à être la parole de l’intervenant. Elles ne sont pas destinées à être présentées, elles sont faites pour être lues. Le pousseur de boutons peut être absent : PowerPoint est le parent pauvre de la PAO dans lequel on réalise des brochures qui ont comme particularité, dans le meilleur des cas, d’avoir été présentées devant un public mal réveillé. Tout le monde n’est pas un artiste certes, mais ce n’est pas le problème : le problème, c’est l’outil et comment il influe sur les usages et la pensée. 

PowerPoint est la négation même de l’événement qu’est la présentation, l’exposé magistral, la représentation théâtralisée des idées, la vente d’un scénario. C’est un logiciel de création de murs de bullet points illisibles à trois mètres, s’érigeant entre la synthèse vocale sur pattes et la fosse qui aimerait faire la sieste comme on érige des grilles entre les palais dorés et la foule qui harangue. C’est une machine à castrer les esprits et à stériliser les idées, la chaîne de production d’un script duquel la bouche ne peut s’éloigner et les yeux ne peuvent décoller, au risque ô combien éminent qu’ils se rendent compte qu’ils sont reliés à un cerveau1. PowerPoint est une auto-antithèse de PowerPoint. 

Devant moi, il y avait aussi un petit vieux trop bien coiffé et trop bien habillé pour ne pas paraître mal à l’aise, dont les mains noueuses serraient fort la poignée de son attaché-case. Dedans, une brochure comportant de magnifiques gravures et les notes de son intervention sur sa « modeste contribution » à la Résistance, de 1943 à 1945. Modeste comme dans « je me suis battu pour la liberté contre la barbarie ». L’idée que l’on fait passer doit aider la réussite de la présentation, je présume. 


  1. Les supports de présentation d’Apple sont sans contexte extrêmement bien réalisés, lisibles, synthétiques, et laissant une large place au discours de l’intervenant, qui s’en enrichit et y répond. Mais au fond, ils procèdent de la même logique — leur réalisation impeccable, la clarté du message qu’ils véhiculent et le contenu de ce message aident néanmoins à l’oublier. Ce qui doit sans doute tenir du génie.