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House of Cards, un modèle pour Fleur Pellerin ? Image Netflix.

Quels algorithmes pour la politique culturelle française ?

Anthony Nelzin-Santos

Cet article est issu de Cartel Mère, une étude de la manière dont l’art interroge la technologie et dont la technologie inspire l’art, publiée avec Cécile Jourdain entre juillet 2014 et avril 2015.

« La profusion des contenus crée une pénurie d’attention. Aujourd’hui la ressource rare ce n’est plus le contenu, la ressource rare, c’est l’attention des gens. » Patrick Le Lay ? Non, Fleur Pellerin, en clôture des 24es Rencontres cinématographiques de Dijon. En se donnant pour mission « d’aider le public à se frayer un chemin dans la multitude des offres, pour accéder aux contenus qui vont être pertinents pour lui », la ministre a rompu, l’air de rien, avec trois cents ans de politique culturelle française.

Fleur Pellerin ne parle pas de « film », ni même d’« œuvre », mais de *« contenu »* ; elle ne parle pas de « spectateur », ni même de « gens », mais de « public ». La culture est donc un champ économique comme un autre, dont les produits doivent s’adapter à l’« économie de l’attention » pour trouver leurs consommateurs. Avec l’aide de l’économiste nobélisé Jean Tirole, conseiller d’une ministre qui abandonne sa force régalienne de proposition aux algorithmes de recommandation.

« Si vous aimez ça, alors vous allez aussi aimer ça » : les modèles de Fleur Pellerin sont des sociétés autrefois honnies rue de Valois, à commencer par Netflix, dont les décisions sont entièrement commandées par l’analyse des données de son service de streaming. Les amateurs de la série britannique House of Cards montrent une préférence pour David Fincher et Kevin Spacey ? Netflix leur a donné ce qu’ils voulaient, avec le succès que l’on sait. Fleur Pellerin voudrait avoir les mêmes certitudes avant de dépenser le maigre budget de son ministère.

À ceci près qu’en agrégeant et modélisant, les algorithmes de recommandation confirment et valident, plutôt que font découvrir et surprennent. Bien sûr, la politique culturelle doit aussi prendre en compte les politiques commerciales, mais elle doit moins « partir des usages des consommateurs » que les accompagner en promouvant la diversité. Sans investir en pure perte, le ministère de la Culture doit défier la logique capitaliste qui contraint l’expression artistique.

Fleur Pellerin ne dit rien d’autre… si toutefois on veut bien l’écouter. Elle promeut de fait un modèle hybride, celui d’un ministère qui se donne les moyens de « financer l’audace » pour « concurrencer les Américains » en étant moins élitiste. Un programme ambitieux, qui nécessitera « un nouveau logiciel », des algorithmes capables de conseiller ce que le « public » n’a pas vu et que les « producteurs » n’ont pas imaginé. L’ancienne ministre déléguée à l’Économie numérique pourrait bien imposer, au nom de l’exception culturelle, un programme d’investissement dans l’informatique française.


Un marathon geeko-muséeux

La prochaine session de Museomix se déroulera du 7 au 9 novembre 2014. Pendant ces trois jours, des équipes de six à huit personnes vont s’affronter dans un marathon geeko-muséeux pour créer de nouveaux dispositifs de médiation numérique à destination des musées partenaires de l’événement. Au nombre de sept, ces derniers sont répartis entre trois pays : en France, le Museum d’histoire naturelle de Nantes, le Museum d’histoire naturelle de Lille, le Musée d’art et d’industrie de Saint-Étienne, le Musée Arles Antique et le Museon Arlaten ; au Québec, le Musée des Beaux-Arts de Montréal, et au Royaume-Uni, le Derby Silk Mill du Derbyshire.

Le challenge dépasse le simple enjeu d’une visibilité d’un musée sur internet ou les réseaux sociaux. Le site, la page Facebook ou le compte Twitter ne sont que des façons de préparer, d’appuyer et de prolonger une visite une fois hors les murs. En consacrant trois jours à la conception de prototypes sur le thème de la médiation numérique, le collectif Museomix défend l’idée d’une immersion totale du visiteur pendant son parcours, une immersion dont il est maître et qui ouvre de nouvelles possibilités dans le domaine de la « perception connectée » d’une collection.

Innovation, expérimentation et collaboration sont les maîtres mots de ces rencontres annuelles, où visiteurs lambda, professionnels de musée et professionnels du numérique sont sélectionnés par des appels à participation lancés en juin et en septembre. Pour y répondre, il suffit d’un seul critère : être un passionné de culture, de médiation et bien sûr, des nouvelles technologies. Ceux qui ne sont pas sélectionnés peuvent aussi participer à l’aventure en donnant leurs avis et/conseils via les réseaux sociaux (@museomix).

Ces musées qui innovent

On connaissait jusqu’ici les différents dispositifs numériques de médiation mis en place par les musées : les 314 applications mobiles françaises, la technologie 3D pour les œuvres du Smithsonian Museum, l’application du Metropolitan Museum… Pour s’adapter aux usages du Web, les musées vont encore plus loin dans leur logique d’ouverture, et lancent des initiatives où le rôle du public se rapproche de celui d’un conservateur.

Le JocondeLab propose à tout visiteur du site de contribuer à l’indexation des œuvres numérisées issues des collections des Musées de France, en ajoutant des mots-clés issus de Wikipédia ou en rédigeant une notice descriptive avec ces mêmes mots-clés. Avec les réseaux sociaux, les musées sollicitent même le public sur des choix de conservation : vente ou acquisition de telle ou telle œuvre, choix d’exposition… Dernièrement, le Musée d’art et d’histoire de Santa Cruz franchit une nouvelle étape, en lançant un appel à participation au public pour sa prochaine exposition sur le thème de l’océan, où les œuvres des habitants — film en caméra GoPro, aquarelle, dessin de plage épinglé sur le frigo — vont côtoyer des peintures et sculptures des artistes en résidence au musée.

Alors, tout le monde est-il un conservateur ? Pour certains, le risque est de compromettre « le pouvoir de l’art et le caractère sacré de la confiance du public » dont le musée est dépositaire (Susan Leaks, ancienne conservatrice au Musée d’art et d’histoire de Santa Cruz). Pour d’autres, ces innovations sont révélatrices d’un sentiment général que « l’engagement du public n’a pas été soigneusement réfléchi » (Peter Elley, conservateur au MoMA).


En bref

Éducation

Bientôt un bac Humanités numériques ? C’est ce que propose le rapport « Jules Ferry 3.0 Bâtir une école créative et juste dans un monde numérique » du Conseil national du numérique. Il s’agirait de créer un baccalauréat à la croisée des séries déjà existantes, en adoptant un programme très général, et « s’appuyant sur les sciences et techniques du numérique » pour « revisiter les humanités ».

Archives

Dépositaire de près de 400 000 images d’archives photographiques, le Centre européen de recherche nucléaire a décidé de les numériser et de faire appel à toute bonne volonté pour renseigner les informations manquantes. Les photos sont régulièrement mises en ligne sur le site du Cern. Plus au sud, la Bibliothèque apostolique du Vatican dévoile ses trésors littéraires, soit plus d’un million de livres anciens.

Art & technique

Amazon se réconcilie avec Simon & Schuster, le numéro 2 de l’édition aux États-Unis… mais la bataille continue avec Hachette.

Artiste résidant à New York, Colin Goldberg conçoit son art à l’intersection de la peinture et de l’estampe numérique : « la technologie a toujours été partie intégrante de ma réflexion ».

Patrimoine

Le risque de la dégradation des fresques augmentant avec le nombre de visiteurs, la chapelle Sixtine s’offre un nouvel éclairage et un nouveau système d’air conditionné. À Saint-Eustache, votre téléphone crée de la lumière, tandis que la chapelle de Torre Girona, en Espagne, se reconvertit en centre technologique.

Le samedi 18 octobre, la ville de Bordeaux invitait chacun à contribuer à l’histoire culturelle numériquedu patrimoine de la ville, en partenariat avec Wikipedia. Dernière née dans l’histoire des grands chantiers privés, la Fondation Louis Vuitton, réalisée par l’architecte Frank Gehry, a été inaugurée le 20 octobre par François Hollande.

Internet et droit d’auteur

Alors que 15 % de la rentrée littéraire était victime du piratage - en majorité chez les jeunes de 15 à 39 ans - la présidente de la Hadopi a réaffirmé, à l’occasion du bilan 2014, l’importance de la Haute autorité. Au programme pour 2015 : « l’exception de la copie privée et les nombreux enjeux relatifs aux mesures techniques de protection » »… sans budget supplémentaire.