métro[zen]dodo

Repenser l’Apple Watch (4)

« Never trust a computer you can’t throw out a window. » Cette petite blague1 est devenue un gros cliché, mais n’en reste pas moins pertinente pour (re)penser nos interactions avec les ordinateurs. Surtout maintenant qu’ils prennent la forme de montres ou de lunettes.

Ma montre est accessoire — c’est la dernière chose que je mets avant de partir au bureau le matin, et la première que je retire en rentrant à la maison le soir. Une montre connectée, c’est un ordinateur que je peux jeter par la fenêtre. Mes lunettes sont indispensables — c’est la première chose que je mets en sortant du lit le matin, et la dernière que je retire avant d’éteindre la lumière le soir. Une paire de lunettes connectées, c’est un ordinateur que je dois garder sur le nez pour ouvrir la fenêtre.

Or l’Apple Watch prépare les Apple Glasses. La montre nous apprend à porter la marque de la pomme à fleur de peau, à répondre aux vibrations de manière pratiquement pavlovienne, à converser avec un « agent intelligent »2. C’est déjà la meilleure interface aux audinateurs, et elle devrait jouer un rôle majeur dans les interactions avec les dispositifs de vision connectée. Pour être en mesure de refuser les lunettes connectées dans le futur, dois-je abandonner la montre connectée dès aujourd’hui ?

Et plus loin : voulons-nous des ordinateurs que l’on ne peut pas jeter par la fenêtre ? Les lunettes connectées deviendront des lentilles, puis des implants qui viendront se greffer au nerf optique. L’informatique vestimentaire se confondra avec l’informatique médicale dans un spectre allant de la médecine préventive à la médecine curative. Si l’on accepte les pacemakers, les pompes à insuline, et les implants cochléaires, des ordinateurs autrement plus invasifs, pourquoi refuser les lunettes connectées ?

Reste la question des données. Les usages industriels montrent l’intérêt de projeter des informations dans le champ visuel. Mais ils ne montrent pas (encore) comment les lunettes connectées pourront être utilisées pour distribuer des produits de divertissement toujours plus immatériels et toujours plus contrôlés3, pour acquérir des données toujours plus personnelles, pour projeter des publicités toujours plus ciblées.

Connectées à des capteurs biométriques et au réseau, d’abord par l’intermédiaire de la montre puis par elles-mêmes, les lunettes pourront répondre en temps réel aux changements physiologiques et aux conditions environnementales. Une occasion en or pour les ingénieurs de Cambridge Analytica disséminés aux quatre vents. Il faut inventer le cadre légal — et surtout le cadre social — qui régentera ces pratiques. Je crois que ces changements vont arriver beaucoup plus vite qu’on ne le pense. Et je crois qu’il est peut-être déjà trop tard.


  1. Attribuée à Steve Wozniak… de manière apocryphe. « I’m not sure I said exactly that », expliquait-il en 2009 dans un entretien avec LifeHacker, « but, hey, I’ll take the attribution (laughs). I probably said something about a computer’s size, someone added that bit, and I said, ”Yeah, that’s right.“ »
  2. Mais aussi à confier nos données personnelles — voire intimes — à Apple. Le discours de Tim Cook sur la protection de la vie privée est moins un argument pour vendre des iPhone aujourd’hui, que pour vendre des services médicaux et des appareils toujours plus personnels demain.
  3. Pensez aux œuvres d’art virtuelles (Apple vient justement de lancer des ateliers de création « d’expériences en réalité augmentée »), ou aux écrans dématérialisés (la « bande-annonce » du casque Microsoft Hololens donne une bonne idée des usages envisagés). Les entraves numériques (DRM) seront l’assurance de l’intégrité de ce monde virtualisé.

Vous avez envie de discuter ? Envoyez-moi un courrier électronique. Vous voulez poursuivre la lecture ? Commencez ici. Vous vous sentez l’âme généreuse ? Offrez-moi un livre !