Un King Different sans Steve ni Five

Anthony Nelzin-Santos

La bataille d’Azincourt et la conquête de la France, la bataille contre les idées reçues et la conquête d’une frontière technologique. Sur le papier, il y avait de quoi faire dialoguer Henri V d’Angleterre et Steve Jobs, d’autant qu’à cinq siècles de distance, leurs rêves de grandeur se sont heurtés à la réalité de la maladie.

Une vague paraphrase du texte de Shakespeare et quelques morceaux choisis du discours de Stanford, l’évocation de la « muse de feu qui se hisse au ciel le plus radieux de l’invention » et la convocation du « one more thing ». Loin de nourrir une réflexion sur la manière dont de grands hommes peuvent « se confronter au réel tout en l’inventant »1, la convocation de ces deux personnages n’est rien d’autre qu’un prétexte.

Le pari de Roland Auzet était audacieux, trop peut-être : il n’en reste rien qu’un salmigondis de références mal maîtrisées. Peut-on se mettre dans la lignée de Shakespeare sans élever le verbe pour élever l’esprit ? Peut-être fallait-il le faire pour vendre cette pièce aux tenants d’un certain classicisme. Peut-on sérieusement faire de Steve Jobs le bouddhiste zen un singulariste à la petite semaine ? Peut-être fallait-il le faire pour justifier une critique bien-pensante de la technologie.

Sans ces artifices, Steve V (King Different) est pourtant une œuvre très convaincante sur le cancer. Dans une scène d’une violence superbement morbide, l’excellent Thibault Vinçon s’écroule véritablement sous les coups du superbe Michael Slattery, le cancer prive véritablement Steve V de son humanité, la scène du théâtre de la Renaissance d’Oullins est véritablement le village global entre New York et Los Angeles.

Non, ce grand délire d’une heure et demie n’est pas totalement vain : c’est une traduction directe de l’affaiblissement progressif du logos face à la maladie. Les mots d’abord (« tu peux me pourrir les os autant que tu veux, mais ne touches pas à mon texte »), le sens ensuite (« l’avion flotte comme tous les bateaux »), la raison enfin (« Henri V a disparu. Steve a dû le licencier. »). Mais même le cancer est un peu trop caricatural pour être tout à fait pris au sérieux.

Il faut aussi s’en défaire, pour ne finalement plus retenir que la distance entre le clair-obscur et les effets stroboscopiques, le rap et « Strawberry Fields », le chant lyrique et l’instrumentation dissonante, l’allemand et l’anglais. Réduite à ses composantes les plus élémentaires, Steve V (King Different) s’impose comme une mise à l’épreuve de la validité d’un cogito qui ne peut s’exprimer sans un cogitatum dont l’existence est seulement définie par des expériences sensorielles.

« Je veux savoir si j’existe », dit un surprenant Oxmo Puccino qui interprète un mystérieux Billy Bud. Tout rois qu’ils pouvaient être, Henri V et Steve Jobs n’ont jamais sans doute réussi à percer ce mystère.


  1. « Le livret est composé autour de deux biographies, deux itinéraires, proches, et pourtant séparés par cinq siècles », dit le synopsis : « deux paroles, deux manières de se confronter au réel tout en l’inventant. »