Une porte-fenêtre ouverte sur un placard à balais

Construction, correction, illustration sont les trois pieds qui font tenir debout un ouvrage à lire, offert à des inconnus. Comme les unités au théâtre classique, ou comme dans les feuilletons balzaciens, il vous faudrait donc respecter un fil conducteur, des moyens d’expression, une imagerie qui poussent votre lecteur-client à ouvrir la porte d’entrée de votre blog comme celle d’une maison, autant par curiosité que par intérêt avant d’y revenir par passion…

Si vous voulez faire autre chose qu’une chronique ordinaire ou qu’un simple journal personnel, alors, arrangez-vous pour éviter de construire un palais pour Cléopâtre à la manière de Numérobis. Ou bien encore, construisez votre blog comme si vous organisiez votre ordinateur de bureau : simple, pratique, immédiat… aussi peu séquentiel que possible, et vos contenus indexés le plus possible.

[…]

Voilà, en peu de mots, pourquoi votre blog a ce goût de porte-fenêtre ouverte sur un placard à balais.

— Extrait d’un courriel de Daniel L.1, 08 juillet 2014.

Certes, la plupart des blogs prennent la forme d’une suite de billets organisés le long d’un fil antéchronologique, rangés dans des catégories et réduits à des mots-clés, flanqués d’un champ de recherche et d’une page « À propos ». Mais il existe des suites de billets organisés le long d’un fil antéchronologique qui ne sont pas des blogs, et des blogs qui ne sont pas une suite de billets organisés le long d’un fil antéchronologique.

Un blog n’est pas une formule ou un logiciel. Un blog est une manifestation de l’expression directe d’une voix, le support d’une relation désintermédiatisée entre un auteur et son lecteur.

Un blog cesse d’être un blog dès lors qu’un tiers s’interpose entre le blogueur et son public. C’est, à mon sens, la seule et unique différence entre un journaliste et un blogueur : le journaliste est édité, le blogueur est autoédité. « Si quelqu’un d’autre que vous a écrit le titre, corrigé ou simplement relu ce que vous avez écrit […], c’est toujours de l’écriture », dit Dave Winer2, « mais ce n’est pas un blog. » J’ai travaillé pour des blogs qui n’en étaient pas ; je travaille pour un journal en ligne qui a longtemps été un « simple blog ».

[…]

Je ne conçois pas de « lecteur-client », et quand bien même je le ferais que je n’aurais rien à lui vendre. Je n’écris que pour un seul lecteur, celui-là même qui a écrit il y a quelques années ce qui n’est « autre chose qu’une chronique ordinaire ». Croire qu’il existe de « “simple[s]” journa[ux] personnel[s] » que l’on pourrait organiser comme on organise un « ordinateur de bureau », c’est ignorer la complexité du monde que les auteurs de ces journaux décrivent en espérant s’y découvrir.

Ce n’est pas une pièce de « théâtre classique », ce n’est pas un « feuilleton balzacien » ; cela ne peut se résumer à un jour, un lieu, une intrigue, ou 93 bouquins. C’est à la fois beaucoup moins et infiniment plus que cela : c’est un blog. Peut-être que tout cela a « un goût de porte-fenêtre ouverte sur un placard à balais »3. J’ai longtemps vécu dans un placard à balais4, et je m’en souviens comme quelques-unes des années les plus heureuses de ma vie.


  1. Reproduit avec permission. 

  2. « If someone else wrote the headline, or did a copy edit, or even reviewed what you wrote […], it’s still writing but it is not a blog. » Dave Winer, « I know what a blog is », Scripting News, 27 juin 2014. 

  3. Mais n’est-ce pas la vie qui a ce goût un peu amer ? 

  4. Cf. « Résidence universitaire Jean-Zay », Wikipédia, consulté le 27 juillet 2014.