Image d’illustration de l’article Vivre sans Google, ou : comment j’ai repris le contrôle de ma vie numérique
Image Aray Chen (CC BY-NC-SA 2.0).

Vivre sans Google, ou : comment j’ai repris le contrôle de ma vie numérique

Anthony Nelzin-Santos

Je n’ai pas pris la décision de fermer mon compte Google à la légère. C’est une décision mûrement réfléchie, provoquée par une succession d’actes et de paroles de la firme de Mountain View, et prise à l’issue d’une longue réflexion sur mes usages de l’Internet et les alternatives à Google — que plusieurs lecteurs m’ont demandé d’exposer en détail.

Je tiens à remercier Léo Dumont, David Bosman, Carmelo et Julien Thomas pour leurs suggestions.

L’ensemble des solutions qui suivent sont adaptées à mes besoins, et ne conviendront pas forcément à tout le monde : elles répondent aux questions que je me suis posées sur mes usages de l’internet et des services de Google, par rapport à mes connaissances en informatique et le matériel à ma disposition. Bref, cette liste n’est en aucun cas une solution clefs en main, mais elle pourra peut-être servir à certains de ceux qui m’ont posé des questions.

Je suis parti du principe qu’il fallait que je pèse le coût global de chacune des solutions — le coût monétaire (en euros) et le coût humain (en heures, en litres de thé, et en données privées, ce qui équivaut in fine à des euros). Pour certains, cette démarche est extrémiste, trop complexe, vaine, « et puis de toute manière Google c’est très bien et je n’ai pas envie de me lancer là-dedans parce que je n’ai pas le temps ». Je pense que ces personnes sont intellectuellement paresseuses et refusent de se poser les bonnes questions — mais j’ai appris depuis longtemps à ne pas chercher à les convaincre. Pour d’autres, ma démarche est trop édulcorée, pas assez idéologique ou idéaliste. Je suppose que pour ces personnes, je suis le paresseux intellectuellement qui ne se pose pas les bonnes questions — mais ceux-là chercheront sans doute à me convaincre.

Mais je continue à utiliser Twitter alors que je pourrais installer une instance StatusNet et j’ai repris possession de mes courriels alors que je pourrais utiliser Gmail pour une seule et même raison : j’ai déterminé le coût de ses services, et décidé d’aller à chaque fois au moins cher. Un raisonnement qui m’a obligé à fermer purement et simplement mon compte Google — trop coûteux en vente de données privées — et même à ne pas explorer l’option de l’ouverture de plusieurs comptes selon les différents services — trop coûteux cognitivement de changer de compte à chaque fois, j’aurais fini par m’emmêler les pinceaux. Un raisonnement qui ne se limite pas qu’à Google : beaucoup de services de Microsoft, Apple et même Dropbox me sont maintenant inutiles.

Je dois avouer que ma tâche est facilitée par un certain nombre d’avantages matériels : je dispose d’un serveur dédié hébergé par une grande société, d’un système RAID à dix centimètres de mon clavier, et de suffisamment de connaissances pour à peu près m’en sortir avec la ligne de commande (et avec un moteur de recherche le cas échéant, c’est-à-dire souvent). La plupart des propriétaires de blogue, y compris ceux utilisant un serveur mutualisé, devraient pouvoir utiliser les solutions que je vais exposer. Le reste devra sans doute passer son chemin et continuer à respirer Google, sauf à être très courageux (ou à comprendre que reprendre le contrôle de sa vie numérique à un petit côté jouissif) : je suppose qu’on retrouve là une sorte de partition de classe à l’heure du numérique.

J’utilise depuis trois ans un bête serveur dédié chez OVH : le modèle que j’ai n’est plus commercialisé, mais il correspond grosso modo au Kimsufi 2G, largement suffisant pour mes besoins. Il fait tourner une vieille Gentoo, que je devrais mettre à jour, et me coûte une vingtaine d’euros par mois, auxquels il faut ajouter une dizaine d’euros pour un serveur au Canada sur lequel j’effectue les sauvegardes de ce serveur.

Je pourrais héberger un serveur chez moi — je l’ai déjà fait —, mais la facture serait supérieure. Je n’ai jamais eu de pépins en trois ans, et OVH n’est certainement pas une boîte qui va disparaître du jour au lendemain. Et le serveur est sauvegardé deux fois par jour par morceaux sur mon système RAID à la maison1. La plupart des serveurs mutualisés, qui valent une poignée d’euros par mois, sont compatibles avec une partie des solutions que j’utilise. J’indique une alternative à mes choix à chaque fois, pour ceux qui n’ont pas le luxe d’avoir une machine à leur disposition.

Puisque j’ai justement une machine à disposition, j’ai toute latitude pour installer un serveur mail. Théoriquement, je ne devrais pas installer mon serveur mail sur la machine qui héberge aussi mes sites et quelques web-apps, mais j’aime le danger. Mes années fac m’ont appris à vénérer Qmail comme un dieu, d’autant qu’il est accompagné d’un excellent guide, Life with Qmail, et est réputé pour sa grande sécurité (encore plus quand on sait comment le blinder). J’ai installé le serveur IMAP Courier, parce qu’il est rapide et qu’il prend parfaitement en charge Maildir, qui traite chaque courriel comme un fichier séparé dans une arborescence simple et est donc beaucoup plus lisible que l’affreux format mbox.

Je dois avouer que c’est sans aucun doute la partie la plus compliquée et la plus anxiogène du processus. Mais si vous avez un blogue installé sur un hébergement mutualisé, vous avez une adresse e-mail, et certainement une seule, du type postmaster@votredomaine.tld, fournie par votre hébergeur. Vous pouvez souvent en créer une ou deux autres, par exemple pour vous faire votrenom@votredomaine.tld, sans pour autant rentrer dans les détails de configuration. Les moins aventureux pourront tout simplement utiliser une autre solution que Gmail : on oublie souvent de parler de GMX (ex-Caramail) en IMAP gratuit, et il paraît que les solutions Exchange d’OVH fonctionnent plutôt bien.

Léo Dumont a eu l’excellente idée de me suggérer d’installer ownCloud, qui, comme son nom l’indique, permet de créer son nuage personnel. ownCloud dispose de modules de contacts, calendrier, signets, gestion de fichiers, etc., utilisant à chaque fois des standards parfaitement compatibles avec OS X, iOS, Windows et Linux. Si vous avez déjà installé un CMS comme Wordpress, vous n’aurez aucun mail à installer ownCloud : on dépose les fichiers par FTP, on connecte à une base de données, et boum. Seule contrainte : il faut que votre hébergeur prenne en charge l’extension PHP ZIP, mais c’est souvent le cas.

Après avoir créé le compte administrateur d’ownCloud, passez l’interface en français dans l’onglet Personal, et activez les modules de votre choix : vous aurez alors de quoi héberger un véritable petit iCloud. Créez-vous un compte non-administrateur, et connectez-vous : vous avez alors accès à votre espace via un navigateur Web. ownCloud fournit un guide vous fournissant les paramètres de connexion pour utiliser vos services dans les applications natives d’iOS et OS X (CardDAV pour le Carnet d’adresses, CalDAV pour iCal). Une fois tout ce joyeux monde connecté, vous retrouverez les réflexes classiques du *cloud* : créez un contact sur votre iPhone, et vous le retrouvez sur votre Mac ; sur un PC public, connectez-vous à l’interface web pour modifier un rendez-vous, et il vous attend à la maison sur l’iPad. Sur mon serveur, la synchronisation est presque instantanée.

Le module fichiers d’ownCloud vous permet de potentiellement remplacer Dropbox : il utilise WebDAV, que reconnaît parfaitement OS X et assez bien iOS. Dans le Finder, sélectionnez le Menu Aller > Se connecter au serveur… et spécifiez l’adresse http://adressedevotreinstanceowncloud.tld/files/webdav.php : votre espace de stockage ownCloud apparaît comme un volume réseau une fois que vous vous êtes authentifié.

Selon les performances de votre serveur, ce volume sera plus ou moins rapide ; chez moi, on dirait un dossier en local, d’autant que le Finder met efficacement en cache l’arborescence. J’ai donc décidé de sauvegarder automatiquement mes fichiers texte sur cet espace, qui monte automatiquement au démarrage du Mac (il suffit pour cela d’ajouter le volume WevDAV dans la liste Ouverture automatique à l’ouverture de la session de l’onglet Ouverture de la catégorie Utilisateurs et groupes des Préférences système).

Avec tout ça, l’essentiel de mes besoins est couvert : mails, contacts et calendriers sont la triade sans laquelle je ne peux pas vivre (j’exagère à peine). Beaucoup de questions ont porté sur une éventuelle alternative à Google Reader. Je dois avouer ne pas avoir utilisé ce service plus de quelques semaines : j’ai longtemps sciemment évité d’embarquer mes flux RSS sur tous mes appareils, et j’utilise depuis deux ans Fever, un système de gestion de flux RSS à héberger (là encore, l’installation est aussi simple que celle de Wordpress, et donc à la portée de n’importe qui).

Fever est un logiciel plutôt pratique et très intelligent, qui peut s’utiliser de la manière classique (lecture de tous les éléments de tous les flux, ce que je fais la semaine au boulot) ou via son système faisant remonter les sujets les plus chauds à partir de tous vos flux (lecture non exhaustive des éléments se répétant dans un grand nombre de flux, parfait pour de la veille sur un sujet précis ou pour le week-end). J’adore Fever. J’adore encore plus le fait qu’il sera bientôt intégré dans Reeder, un excellent client RSS pour OS X, iPhone et iPad.

Ce n’est pas la seule alternative : David Bosman est suffisamment cinglé (ou astucieux) pour conseiller Dropbox (mais il paraît que c’est normal, il est belge), et Burninghat vous parlera sans doute de Tiny Tiny RSS ou de RSSLounge. Google Reader vous permet d’exporter vos abonnements au format OPML (Préférences, onglet Importer/Exporter), que vous pourrez importer dans ces différents systèmes.

J’ai dû utiliser Blogger quelques semaines et ça a été un véritable enfer. Après des années avec Drupal et Wordpress, la plupart de mes blogues utilisent désormais Stacey.

Google Maps est un excellent produit, mais je lui ai toujours préféré Bing Maps. Dans mes projets, j’ai souvent utilisé OpenStreetMap.

Il y a aussi ses services que l’on ne peut remplacer : je ne peux plus utiliser ni Google Analytics — mais je m’en fous — ni Adsense — mince, je ne serais jamais riche. YouTube me manque beaucoup, mais je consulte toujours les vidéos de mes créateurs favoris — c’est juste moins agréable sans compte. Et je suis foutrement incapable de trouver un remplaçant convaincant à Google Search. Beaucoup de monde parle de DuckDuckGo en ce moment, mais il est simplement moins pertinent de Google Search, moins rapide, et moins complet. Search est le produit original de Google, et le meilleur.


  1. Pour les curieux, cette sauvegarde est incrémentale grâce à une tâche cron qui exécute un rsync – delete -avz vers mon bureau. LinuxFocus offre une introduction à rsync pour ceux qui ne connaissent pas.